Le contexte est bouillant. Depuis le début de la crise européenne, la pression migratoire – particulièrement en provenance du sud de l’Europe – s’accentue sur la Suisse. Longtemps négatif, le bilan migratoire des ressortissants portugais, espagnols, italiens et grecs est redevenu durablement positif. La tendance ­inquiète et le débat politique s’en est emparé. Les initiatives se suivent – celle d’Ecopop contre la surpopulation et celle de l’UDC contre l’immigration de masse ont toutes deux abouti – et la perspective d’une activation de la clause de sauvegarde est de plus en plus réelle. En plus du marché du travail ou du logement, l’impact de cet afflux d’Européens du Sud sur l’Etat social et son financement commence aussi à préoccuper. Si la majorité des néo-entrants bé­néficient d’un contrat de travail en arrivant en Suisse, le niveau de qualification souvent peu élevé de ces migrants augmente leur risque de tomber au chômage, puis à l’aide sociale.

Ce constat dépasse les frontières helvétiques, si l’on en croit la décision annoncée lundi par David Cameron: le premier ministre britannique souhaite limiter les droits des immigrés en matière d’aide au logement, d’indemnités de chômage et d’accès au système de santé.

En Suisse, le Conseil fédéral a demandé à l’Office fédéral des migrations de mettre en place un monitoring destiné à «lutter contre les effets négatifs de la libre circulation». Objectif: identifier les abus potentiels – notamment en matière d’assurances sociales et d’aide sociale – et identifier les moyens de les éviter.

Pour ce qui est de l’aide sociale, les spécialistes se veulent rassurants. «Nous vérifions auprès de nos membres quelle est l’ampleur du phénomène, explique Dorothée Guggisberg, secrétaire générale de la Conférence suisse des institutions d’action sociale. Je n’ai pas l’impression que le nombre d’Européens qui entrent dans l’aide sociale pose de problème spécifique pour l’instant.»

Pour l’instant? A voir les derniers chiffres, cette précision n’est pas vaine: en 2011, le nombre de ressortissants de l’UE au bénéfice de l’aide sociale a augmenté de 6,2%, pour s’établir à 31 700 personnes. Et la tendance est la même depuis plusieurs années.

Avant d’émarger à l’aide sociale, les migrants sont souvent passés par le chômage. Dans ce domaine, les chiffres montrent une dégradation de la situation des ressortissants de l’UE. A l’échelle du pays, 6,4% des Portugais étaient au chômage en 2012, contre 5,5% en 2011; 4,6% des Espagnols l’étaient en 2012, contre 4,1% en 2011, et 4,3% des Italiens étaient au chômage en 2012, contre 4,2% en 2011. La tendance s’accentue en février 2013: avec 9,4% des Portugais, 6,2% des Espagnols et 5% des Italiens inscrits au chômage. Les chiffres du canton de Vaud illustrent le même phénomène: entre 2008 et 2013, la part de citoyens suisses ou extra-européens sur le total des chômeurs est à la baisse (47,1% de chômeurs suisses en 2013, contre 51,2% en 2008; 21% de chômeurs extra-européens en 2013, contre 24,1% en 2008), alors que celle des chômeurs issus de l’UE est à la hausse (31,9% en 2013, contre 24,7% en 2008).

Mais les responsables refusent, là encore, de peindre le diable sur la muraille. Directeur de l’Office cantonal de l’emploi à Genève, Patrick ­Schmied explique que «nous avons toujours eu environ une moitié de chômeurs suisses et une moitié de chômeurs étrangers. C’est surtout à l’intérieur de cette moitié de chômeurs étrangers que la répartition change entre Européens et extra-européens.» Son homologue vaudois, Roger Piccand, souscrit, en insistant sur deux phénomènes: d’une part, les citoyens européens sont les derniers arrivés et donc les premiers à se retrouver au chômage. D’autre part, les Européens du Sud sont souvent peu qualifiés et employés dans des branches comme l’hôtellerie ou le bâtiment, ce qui les rend plus sensibles aux variations conjoncturelles ou saisonnières. En charge de la division «Libre circulation et relations de travail» au Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco), Peter Gasser résume et rassure lui aussi: «En 2009, les ressortissants de l’UE ont cotisé à hauteur de 21% à l’assurance chômage et ont touché des prestations à hauteur de 23%. Un an plus tôt, ces chiffres étaient respectivement de 16% et de 21%. Sachant que l’économie suisse recherche de moins en moins de gens non qualifiés, on peut partir de l’idée que l’évolution sera semblable pour 2012.»

Un dernier indicateur, méconnu, jette pourtant le trouble sur ce discours réconfortant: le nombre de dossiers de «totalisation de périodes d’assurance» augmente en flèche. De quoi parle-t-on? En Suisse, il faut avoir cotisé au moins 12 mois sur les 24 derniers mois pour avoir le droit au chômage. Mais un Européen qui perd son emploi peu de temps après son arrivée en Suisse peut prétendre à des indemnités s’il peut justifier de cotisations suffisantes dans son pays d’origine avant son émigration. Il fait alors une demande de totalisation. Le nombre de dossiers de totalisation donne ainsi une idée du nombre d’Européens tombés au chômage rapidement après leur arrivée en Suisse. Entre 2011 et 2012, le nombre de totalisations demandées par des ressortissants portugais, espagnols ou italiens a quasiment doublé à l’échelon national, passant de 635 à 1131 cas.

L’explosion du nombre de ces ­dossiers interpelle les responsables. «Oui, la pression du chômage dans les pays voisins va forcément finir par se traduire dans les chiffres suisses, reconnaît Patrick Schmied. A moins d’une amélioration dans les pays du Sud, nous n’y échapperons pas dans les trois à cinq ans à venir.» Peter Gasser est aussi clair: «Nous surveillons de près cet indicateur depuis environ deux ans. Il faut être très attentif aux abus. Si les cantons continuent de remarquer une hausse de dossiers de totalisation, il faudra que nous soyons très vigilants.»

Derrière ces chiffres peuvent se cacher des contrats de complaisance – de «faux» contrats de travail – permettant de justifier d’un emploi en Suisse avant de s’inscrire au chômage. Nos interlocuteurs admettent que ces contrats existent, mais ils ­jugent le phénomène très marginal. Selon nos informations, les abus ­seraient plus fréquents chez les migrants en provenance des Balkans.

Monitoring de l’ODM, vigilance des instances compétentes: pour l’instant, la Suisse officielle évite de tirer la sonnette d’alarme face à une tendance qu’elle sent bien monter. Et quand bien même elle la tirerait, que pourrait-elle faire? En dehors de l’activation de la clause de sauvegarde, pas question de dénoncer l’accord de libre circulation.

Ex-Monsieur Prix de la Confédération (PS), Rudolf Strahm estime qu’il faut faire quelque chose: «Malgré la désinformation du Seco, l’immi­gration non qualifiée reste très importante. Chaque année, l’équivalent d’une petite ville arrive en Suisse en provenance de l’UE. Et cela va continuer, à cause des différences de prestations salariales et sociales entre la Suisse et les pays de l’UE. Cela signifie évidemment un afflux dans le système social suisse. Or, la doctrine européenne de libre circulation ne prévoit aucune condition d’intégration ou de formation. Ce qu’il faudrait faire, c’est renégocier nos accords, en introduisant, par exemple, des critères de formation.» Et de donner des pistes, comme l’exigence d’un niveau minimal de connaissance d’une langue nationale ou des règles quant à la sortie de ces migrants du système social quand ils restent longtemps à sa charge.

Sans évoquer de renégociation d’un accord bilatéral, Beat Kappeler, ancien secrétaire de l’Union syndicale suisse, dessine une autre solution: «La Suisse détient le record mondial de prestations journalières pour les chômeurs. Et l’aide sociale est aussi généreuse. Cela crée un attrait. Il faut demander plus aux offices de placement. Tous les bénéficiaires du système social – les chômeurs, mais aussi ceux qui sont à l’AI ou à l’aide sociale – devraient être suivis par ces offices. Lesquels doivent devenir plus exigeants avec les chômeurs, quelle que soit leur nationalité, en leur demandant par exemple une présence quotidienne. Je suis persuadé que, si un immigré ne trouve pas de travail et qu’il doit se présenter tous les jours à l’office, il finira par repartir.»

Un Européen peut prétendre à des indemnités en Suisses’il a suffisamment cotisé dans son pays