La reprise de Kaboul par les talibans a été abondamment retransmise sur les réseaux sociaux, donnant lieu à des scènes qui seraient drôles si la situation n’était pas aussi dramatique. Les talibans dans un fitness, les talibans sur des auto-tamponneuses. Mais aussi les combattants afghans mettant la main sur des quantités astronomiques d’armes américaines préalablement en mains de l’armée afghane. Des rangées de fusils M16, des mitrailleuses lourdes, des lance-grenades, des véhicules, des hélicoptères. La liste est longue. Assez pour contenir des produits suisses?

20 000 grenades américaines potentiellement en mains talibanes

En début d’année, le Secrétariat d’Etat à l’économie (Seco) annonçait des chiffres record: 900 millions de francs de matériel de guerre exportés en 2020, le plus haut résultat depuis le début des statistiques en 1983. Parmi les grands acheteurs, les Etats-Unis: 43 millions de francs. Le chiffre était similaire en 2019. Washington fait toujours partie des meilleurs clients.

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Sur la liste restrictive des pays «amis», les Etats-Unis n’ont pas besoin d’autorisation spécifique pour acheter ces produits. Washington demande, Berne vend. Cependant, ces dernières semaines, la plus grande armée du monde a égaré beaucoup, beaucoup de matériel en Afghanistan. A tel point que des élus républicains ont demandé cette semaine des clarifications sur le sujet à l’administration Biden.

Les chiffres articulés par l’agence Reuters donnent le tournis. Dans sa fuite, l’armée afghane aurait laissé derrière elle pas moins de 2000 véhicules blindés, 40 aéronefs, dont des hélicoptères de combat Black-Hawk, un nombre non spécifié de drones militaires, au moins 600 000 fusils, des dizaines de milliers de radios, 16 000 lunettes de vision nocturne, 7000 mitrailleuses lourdes et 20 000 grenades. Entre autres choses. Ravis de l’aubaine, plusieurs combattants talibans ont déjà été photographiés en possession de matériel américain. Dont des Pilatus?

Où sont les Pilatus?

En 2012, Washington commandait 18 appareils à l’entreprise de Stans. Des modèles «purement civils», exemptés de restrictions à l’exportation – ou à la réexportation. Le gouvernement américain ne cachait toutefois pas qu’il allait les transformer pour les équiper avec du matériel de surveillance avant de les donner au gouvernement afghan. Ce qu’il a fait.

A l’époque, la gauche avait exigé que la vente soit considérée comme du matériel militaire pour éviter leur transfert en Afghanistan. Sans émouvoir le Conseil fédéral. Porte-parole du Pentagone, William Speaks avait salué la vente en ces termes: «Pour les forces afghanes, ce sont des avions faciles à piloter et à entretenir.» Aujourd’hui où sont-ils? Joint par téléphone, Pilatus oppose un mur. «Aucun commentaire.» Manifestement, l’entreprise ne sait pas trop.

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Quid d’autres armes suisses? «Nous ne disposons pas d’indications qui laisseraient penser que du matériel de guerre fabriqué ici est tombé dans les mains des talibans, répond le Seco. Selon la législation en vigueur, le matériel suisse vendu à l’étranger ne peut pas être réexporté. L’armée américaine n’a donc normalement pas transmis nos produits à l’armée afghane ces dernières années. Depuis 1998, aucune vente de matériel de guerre n’a par ailleurs été autorisée à destination de l’Afghanistan.»

Du matériel suisse a bien continué de prendre le chemin du Pakistan ces dernières années – notoire base arrière talibane –, cependant le Seco l’assure, il ne s’agit que de matériel défensif (notamment des munitions de défense contre avions). Et le secrétariat est allé vérifier sur place que tout était là en 2018. Concernant les Pilatus part contre, le flou règne. L’avenir dira si les talibans volent désormais suisse.

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