Tamoil: la pollution ignorée de la nappe phréatique

Valais Les prélèvements faits par l’industrie ne détectent pas d’hydrocarbures dans les eaux souterraines. «Pas crédible», jugent les experts

Une autre méthode d’analyse leur donne raison

Cinquante ans de raffinage de brut, des canalisations souterraines d’eaux usées construites dans les années 60 qui ont fui jusqu’aux rénovations de 2013 et 2014, mais aucune trace d’hydrocarbures dans la nappe phréatique. Selon les documents en possession du Temps, les analyses des eaux souterraines réalisées dans la partie valaisanne du site de la raffinerie Tamoil détectent un additif de l’essence, parfois en quantité importante, mais aucune trace d’hydrocarbures. Une situation incompréhensible pour les experts consultés par Le Temps.

Depuis que Tamoil a annoncé l’arrêt du raffinage à Collombey, les Valaisans craignent de rester avec une friche industrielle sur les bras, sans rien pouvoir exiger de l’industrie. Le problème, c’est qu’en l’absence d’une pollution de la nappe phréatique en aval du site, la loi ne permet pas de demander un assainissement. Des travaux ne sont jugés nécessaires qu’en cas «d’atteinte ou de danger concret d’atteintes aux biens à protéger».

Comment le raffinage de pétrole peut-il ne laisser aucune trace détectable des produits utilisés? Faut-il remettre en cause les analyses effectuées entre 2008 et 2012, telles que le Service de la protection de l’environnement de l’Etat du Valais les a transmises au Temps?

Serge Stoll est chercheur et enseignant à l’Institut Forel en Sciences de la Terre et de l’Environnement. Après avoir parcouru les analyses de pollution de l’air, du Rhône et des eaux souterraines de la raffinerie, il en fait une critique globale. «Si des polluants dépassent les normes autorisées, il conviendrait de procéder à une analyse de fond de la situation», estime-t-il. «Dans tous ces documents, il y a beaucoup de données, mais ce ne sont pas toujours celles qui seraient utiles pour comprendre la situation. Surtout, il n’y a pas d’interprétation des résultats. Dès lors, que font-ils de tous ces chiffres?» se demande-t-il.

Deux autres experts indépendants ont eu accès à l’ensemble des documents en possession du Temps. Ils estiment que les résultats d’analyse de la nappe phréatique fournis par la raffinerie entre 2008 et 2012 ne sont pas crédibles.

Des prélèvements d’eau sont effectués quatre fois par année dans trois piézomètres situés le long du mur d’enceinte de la raffinerie, trois à l’intérieur du site et trois autres à l’intérieur et à l’extérieur du dépôt de Collombey.

En 2007, le puits B à l’extérieur du mur en bentonite de la raffinerie affiche, en septembre et en décembre, des taux de méthyl tert-butyl éther (MTBE) au-delà des normes fixées par l’ordonnance sur les sites pollués dans les secteurs de protection des eaux souterraines, soit 100 microgrammes par litre. Dans les années qui suivent, les mesures montrent systématiquement la présence de cet additif de l’essence, mais à des seuils inférieurs aux normes d’assainissement. On trouve aussi du MTBE dans l’un des piézomètres du site de stockage des cuves à Collombey. Selon Cédric Arnold, chef du Service de la protection de l’environnement de l’Etat du Valais, «l’origine de la pollution du puits B n’a pas pu être déterminée avec précision […]. Les niveaux relevés suggèrent plutôt des fuites d’ampleur limitée du réseau de canalisations d’eaux usées. Globalement, une tendance à la baisse des taux de pollution a été observée depuis 2007.» Ce que confirment les documents en possession du Temps soumis aux trois experts de l’environnement.

«C’est impossible que l’on ne trouve que du MTBE dans les puits, il est toujours accompagné d’autres polluants», estime Jean-Louis Walther, expert indépendant en technologie des eaux qui a déjà mené des investigations sur l’impact environnemental de la raffinerie et connaît donc la réalité du site. «Les hydrocarbures se dissolvent en partie dans l’eau et l’on en trouve toujours une bonne palette sous forme de traces, c’est pourquoi je mets en cause la plausibilité des analyses qui m’ont été présentées», dit-il.

«La profondeur à laquelle on fait des prélèvements dans la nappe phréatique et la vitesse de pompage de l’eau sont deux facteurs qui peuvent influencer les résultats obtenus», explique un second expert de l’assainissement des sites pollués qui souhaite rester anonyme. «Le MTBE se disperse alors que certains hydrocarbures flottent et que d’autres plus lourds se trouvent au fond des piézomètres», dit-il. «Le mode de prélèvement permet donc de modifier sensiblement les résultats obtenus et l’on ne trouve évidemment que ce que l’on cherche.» Une analyse que partage Jean-Louis Walther.

Les prélèvements et les analyses sont effectués par une entreprise mandatée par Tamoil qui les transmet ensuite au canton. Les documents ne précisent pas la profondeur à laquelle les échantillons d’eau sont prélevés mais donnent d’autres informations qui laissent penser que la nappe phréatique est polluée. «Le taux d’oxygène beaucoup trop bas est le signe de la présence importante de matière organique en décomposition. Les fortes variations du pH ainsi que du potentiel Redox indiquent aussi la présence de polluants et une activité chimique inhabituelle dans cette nappe phréatique», analyse Jean-Louis Walther. «Il pourrait s’agir d’une pollution par plus d’une centaine de produits tels que des hydrocarbures, du benzène, etc.» Le benzène s’évapore très facilement et demande certaines précautions lors du prélèvement et du stockage des échantillons. «Le flacon en verre d’un litre, utilisé à Collombey pour les prélèvements des substances volatiles, est beaucoup trop grand pour ce type d’analyse. Il permet l’évaporation du benzène à l’intérieur du flacon et lors de manipulations de son contenu», estime Jean-Louis Walther.

«S’il y a plus de MTBE que d’autres produits détectés, cela peut être expliqué par la solubilité plus grande du MTBE par rapport aux hydrocarbures, à sa faible biodégradabilité et au mur en bentonite empêchant ou limitant la ­propagation d’une phase d’hydrocarbures flottant sur la nappe ­phréatique», répond Cédric Arnold, chef du Service de la protection de l’environnement. «Une autre explication serait une perte de MTBE pur, par exemple à partir d’une vanne insuffisamment étanche», ajoute-t-il. Des hypothèses contestées par Jean-Louis Walther. «Les hydrocarbures surnageant se dissolvent toujours en partie dans l’eau», estime-t-il. «Il est impossible que le mur construit dans les années 60 retienne la quasi-totalité des polluants au point qu’on ne trouve plus rien dans la nappe à l’aval.»

L’Etat du Valais a demandé des investigations complémentaires à Tamoil en octobre 2014. Ces documents n’ont pas été remis au Temps, mais Yves Degoumois, collaborateur scientifique auprès du Service de la protection de l’environnement, affirme que 38 sondages ont été réalisés à des profondeurs diverses et avec différentes méthodes. «Ces résultats confirment la présence de pollution dans diverses zones du périmètre de la raffinerie», écrit Yves Degoumois jeudi au Temps. Ces analyses permettent d’exclure la présence d’hydrocarbures chlorés, les substances les plus lourdes qui pourraient se trouver au fond de la nappe phréatique. En revanche, huit sondages sont positifs au benzène, toluène, éthylbenzène et xylènes (BTEX) et la moitié des sondages montrent une pollution aux hydrocarbures aliphatiques, ceux qui flottent à la surface de la nappe. «En particulier, entre les piézomètres A et I (ndlr: à l’extérieur du mur d’enceinte), le sondage réalisé par diagraphie MIP (ndlr: une technologie récente qui permet par sondage dans le sol de déterminer la concentration et la répartition des polluants) détecte des signaux pouvant être interprétés comme la manifestation d’une extension d’une pollution aux hydrocarbures au-delà de la paroi de bentonite», précise Yves Degoumois. «L’investigation de détail devra entre autres cerner l’ampleur et l’étendue de cette anomalie.» En d’autres termes, les analyses récentes confirment le point de vue que les experts consultés par Le Temps pouvaient déjà formuler sur la base des résultats de 2008 à 2012.

«Ces données confirment la présence d’une pollution hydrocarbonée importante sous la raffinerie, mais ne permettent pas d’affirmer que celle-ci ait occasionné une ­atteinte significative au sens de l’ordonnance sur les sites pollués (OSites) à la qualité des eaux souterraines en aval de la raffinerie», souligne encore Yves Degoumois. C’est pourquoi l’Etat du Valais a mandaté un bureau indépendant pour faire d’autres analyses dans 14 piézomètres.

«Je mets en causela plausibilité des analyses qui m’ont été présentées»

«Il pourrait s’agir d’une pollution par plus d’une centaine de produits»