A quel point la raffinerie de Collombey pollue-t-elle le Chablais? La question est difficile, parce que Tamoil refuse de publier ses émissions polluantes et que l’Etat du Valais ne publie pas les mesures qu’il effectue sur le site. Mais la commune de Collombey a accepté que Le Temps accède aux documents en sa possession. Parmi eux, des rapports inédits donnant une idée plus précise de l’état des lieux entre 1992 et 2010. Pollution des sols, fuites: si la raffinerie devait un jour fermer, son assainissement coûterait plusieurs centaines de millions, estime un expert.

La nappe phréatique en aval de la raffinerie, classée comme eaux souterraines exploitables pour l’eau potable, est «systématiquement polluée par du MTBE», signalent des rapports du Service de la protection de l’environnement de l’Etat du Valais (SPE) datés de 2009. Le méthyl-tert-butyléther (MTBE) est un antidétonant que l’on ajoute à l’essence. «Contrairement au plomb, le MTBE n’est pas toxique, mais sa présence – même en très faible concentration – donne un mauvais goût à l’eau potable», précise l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) sur son site internet, ajoutant qu’il peut se diffuser sur de grandes distances et qu’il se dégrade très lentement dans les eaux souterraines. «Il s’agit de réduire au maximum la contamination des eaux par du MTBE parce qu’on ne connaît pas l’impact à long terme de ce polluant dans l’eau de boisson, les études étant peu nombreuses et menées sur une trop courte durée», tempère Nathalie Chèvre, spécialiste des micro-polluants dans les eaux à l’UNIL.

Dans un autre rapport daté de 2009, le SPE précise que les normes de protection des eaux pour le MTBE ont été «dépassées d’un facteur 2 en septembre et décembre 2007». Les rapports ne font pas état des contrôles concernant des hydrocarbures ni de métaux lourds. Mais le document explique que les cinquante réservoirs de la raffinerie sont entourés de bassins de rétention «constitués de prairies entourées de murs. Les éventuelles fuites ayant pu se produire ou les purges des réservoirs ont pu contaminer le sol et par infiltration le sous-sol.» Il précise encore que les boues sales évacuées après traitement des eaux ont été épandues sur le sol jusqu’en 1991 et l’ont sûrement pollué. «Il est envisageable que le sol ait été contaminé par du plomb, du zinc ou des polychlorobiphényles (PCB), dans le cadre de travaux de maintenance de la couche anticorrosion des réservoirs», écrit le SPE. Les métaux lourds ont un impact sur la croissance des plantes et la santé humaine. Quant aux PCB, ils ont des effets sur «le système immunitaire, le système nerveux central et la régulation endocrinienne», écrit l’OFEV.

Quelques mois après ces rapports du SPE, la raffinerie rend une étude que l’Etat lui réclamait depuis longtemps pour l’élaboration d’un plan d’intervention en cas d’accident. Il y est écrit: «En cas de fuite de produits miscibles dans l’eau (essence et MTBE), l’impact sur les eaux souterraines pourrait s’étendre au-delà de la raffinerie et, sur le long terme, pourrait menacer des captages en aval, sur la rive droite du Rhône (station de pompage de la commune d’Aigle).» Il ajoute qu’en cas d’accident, «étant donné la faible épaisseur de la zone non saturée [du sol] au droit de la raffinerie, le temps d’infiltration jusqu’à la nappe phréatique devrait être de quelques heures.» Dans cette zone, les eaux souterraines sont en effet à un mètre de profondeur en été, quand les eaux sont hautes, et à deux mètres l’hiver, selon un rapport de 1992.

Depuis, l’Etat a exigé des assainissements: pour étancher les bassins de rétention des réservoirs et les canalisations d’eaux usées, rénover le système d’épuration des eaux... «Nous vous demandons d’arrêter immédiatement les opérations de brassage dans le bassin n° 3», ordonne le SPE dans un courrier à la raffinerie en 2010: ce brassage rejetait boues et limon pollués dans le Rhône.

Malgré l’utilisation de produits toxiques sur le site depuis 1963 – ammoniaque, ethylènediamine, soude caustique, tétrachlorure de carbone, tétraéthyle de plomb utilisé en centaines de tonnes chaque année jusqu’à ce qu’il soit remplacé par le MTBE, acide sulfurique, chlorure de fer –, le site de la raffinerie est classé comme «site pollué à surveiller» et non à assainir. «Pour qu’un site soit assaini, il faut qu’on puisse prouver qu’il provoque une pollution au-delà du site lui-même et qu’elle soit inscrite dans la durée», explique Christiane Wermeille, cheffe de la section des sites pollués à l’OFEV. Ce que montrent des documents que Le Temps a consultés. Les dépassements des normes de MTBE en 2007 correspondent à un cas décrit dans l’Ordonnance sur les sites contaminés (OSites) comme nécessitant de classer la raffinerie comme «site à assainir». «Dans l’intervalle, les concentrations de polluants dans les eaux souterraines en aval immédiat de la raffinerie ont diminué et s’élèvent aujourd’hui entre 1 et 4 microgrammes par litre au point le plus pollué, explique Cédric Arnold, chef du SPE. Cette amélioration montre bien l’utilité des assainissements des installations que nous avons exigées.»

Et tant que la raffinerie n’est pas un site à assainir, le canton ne peut pas exiger un centime à cet effet. «Les garanties financières qui pourraient être exigées porteraient uniquement sur les coûts de la surveillance puisque c’est un site classé «à surveiller», explique Laurent Bagnoud, secrétaire général du Département des transports, de l’équipement et de l’environnement.

Outre les documents officiels, plusieurs sources concordent à décrire le sol de la raffinerie comme imbibé d’hydrocarbures. Ce qui pourrait faire grimper la facture pour nettoyer le site. «Admettons qu’il y ait 300 000 m2 à décaper sur 2 mètres d’épaisseur, soit 600 000 m3 de terre, estime un spécialiste suisse de l’assainissement des sites pollués. Cela représente 960 000 tonnes à 150 francs la tonne, la facture s’élèverait à 150 millions sans compter l’excavation, le transport des matériaux ou encore le traitement de la nappe.»

A Cressier, quand Petroplus a fait faillite, le Conseil d’Etat neuchâtelois parlait de 20 à 100 millions à charge de la collectivité publique pour démanteler la raffinerie. Sans un sou à prendre auprès de l’entreprise. Aujourd’hui, la raffinerie a redémarré. Neuchâtel n’a pas encore tranché entre site à surveiller et site à assainir mais préconise d’abord des investigations. Heureux d’avoir sauvé sa «raff», le canton pense quand même à un fonds d’assainissement. «Ce sera un sujet de la prochaine législature», estime le conseiller d’Etat Thierry Grosjean.

En Valais, on estime qu’une telle provision n’était légalement pas prévue dans la loi fédérale jusqu’à l’intervention du conseiller aux Etats Jean-René Fournier (PDC/VS). Son initiative parlementaire a permis de modifier la loi sur la protection de l’environnement le 22 mars 2013. Mais cette modification ne change rien au fait que le Valais estime ne pas pouvoir demander de participation à un assainissement tant que le site n’est pas recensé dans la catégorie le justifiant. Il ajoute n’avoir pas estimé les coûts d’un éventuel arrêt de la raffinerie, alors même qu’il a menacé Tamoil de fermeture l’an dernier. «A Sion, il y a en tout cas deux sites de stockage d’hydrocarbures et trois stations-service qui devront être assainis en raison de la présence d’hydrocarbures dans le sol», ironise le spécialiste de l’assainissement cités ci-dessus. Mais pas la raffinerie.

Le 19 décembre 2012, le bras de fer environnemental entre le canton et la raffinerie conduit l’administrateur délégué de Tamoil SA, Nuri Rifaat, à expliquer dans une lettre ouverte que les demandes de l’Etat du Valais sont au-delà des possibilités économiques de la société. Les coûts d’assainissement pour 2012-2013 lui ayant déjà coûté 30,3 millions. Cet éclat intervient dans un contexte économique et politique qui a souvent provoqué des incertitudes sur la viabilité de Collombey. Si elle devait un jour connaître les mêmes déboires que Cressier sans trouver de repreneur, le Valais se retrouverait face à l’onéreuse question de la remise en état du site. Quant à Tamoil, elle répond à la question d’une provision pour un assainissement futur: «Nous ne travaillons pas dans la perspective d’une fermeture.»

«Le sol a pu être contaminé par des PCB, du plomb, du zinc»