«Bien entendu que ce n'est pas un coup d'éclat! C'est tellement contraire à ma nature.» Procureur général du canton de Vaud, Jean-Marc Schwenter refuse toute interprétation. Il le martèle: la lettre dans laquelle il s'est opposé au moratoire du Conseil d'Etat sur les dénonciations de certains travailleurs clandestins (Le Temps du 25 janvier) est d'ordre strictement juridique. «Il n'y a rien de politique. Je mets seulement en évidence un problème de compétences; un policier ne peut pas fermer les yeux sur une infraction dont il a connaissance.» Que le thème des sans-papiers soit très épineux après le refus de justesse de l'initiative de l'UDC sur l'asile, et particulièrement chaud dans un canton qui s'écarte de la rigueur voulue à Berne, n'y change rien. «Ç'aurait été la même chose s'il s'était agi de tolérer des excès de vitesse.»

Cette juridique sécheresse ne convainc pas tout le monde. Il y a d'abord le côté tout à fait inhabituel de la démarche. De son propre aveu et depuis sa nomination en 1984, Jean-Marc Schwenter n'en a jamais effectué de similaire. Il y a ensuite la large diffusion de sa missive. Il ne l'a pas seulement transmise au Conseil d'Etat, mais également au président du Tribunal cantonal, à celui de la Confrérie des préfets, au commandant de la police, et au juge d'instruction cantonal. «De par la loi, la décision de non-dénonciation ne peut être respectée, il s'agissait de le faire savoir aux responsables de la chaîne pénale», se défend le procureur.

Conseiller d'Etat en charge du Département des institutions (DIRE), inspirateur du moratoire, et premier visé par le rappel à l'ordre épistolaire, le socialiste Pierre Chiffelle est moins tendre. «En soi, un échange de vues est normal, mais je trouve regrettable les copies adressées à d'autres autorités. Cela donne l'impression que le procureur se pose en censeur du Conseil d'Etat.» Une manière d'agir que le chef du DIRE qualifie de «ni très franche, ni très habile». Sur le plan pratique, la rebuffade du procureur n'a toutefois pas plus d'effets que le moratoire lui-même, conçu comme une mesure d'accompagnement du dialogue ouvert avec les défenseurs des sans-papiers et qui reste extrêmement difficile à appliquer. Il ne vise en effet que les illégaux pouvant prouver qu'ils vivent et travaillent depuis au moins six ans dans le canton de Vaud. Sur le fond du problème, le chef du DIRE note qu'il lui appartient de «faire de la politique, soit d'adapter le fonctionnement de l'Etat à la réalité de la situation des clandestins».

Dans cette très symbolique querelle, Jean-Marc Schwenter estime qu'il s'inscrit parfaitement dans le rôle d'appréciation pénal de l'action publique qui est le sien. Mais si la surprise accompagne son intervention, c'est qu'il l'a rarement rempli si visiblement. A la différence de son prédécesseur Willy Heim qui pouvait se profiler de façon flamboyante, il n'a guère donné d'aura à sa charge. On ne l'a jamais entendu se manifester sur les forces à consacrer à la criminalité économique, où le canton de Vaud a été longtemps sous-doté. Gorillé dans les «revues» des avocats comme un plus grand amateur de golf que de dossiers, il a peu cherché à donner des impulsions à la manière d'un Bertossa à Genève.

D'où les soupçons d'intrigue politique. Membre du parti radical – «par philosophie politique et libre de tout engagement» souligne-t-il – Jean-Marc Schwenter n'aurait pas eu à faire violence à ses convictions de droite. A 62 ans et en vue de la retraite, il peut aussi se montrer soudain critique sans grands risques. Certains se disent enfin qu'il n'y a guère d'atomes crochus entre lui et Pierre Chiffelle, voire de la rancune. Lors du très médiatique procès de la BVCred, l'avocat veveysan ne s'était pas fait faute de dénoncer la mollesse de l'accusation, soutenue par le procureur général du canton.

Le Conseil d'Etat devrait discuter aujourd'hui de la réponse à apporter à un ministère public «placé sous sa haute surveillance», qui n'en dispose pas moins d'un «pouvoir propre» pour ses interventions judiciaires. Si Pierre Chiffelle estime que l'incident «mérite une franche discussion et une mise au point», mais écarte des interventions plus formelles, d'autres n'ont pas cette mansuétude. Le député POP Josef Zisyadis annonce qu'il réclamera la semaine prochaine par une petite question une enquête administrative.