Traite humaine 

Tara, rescapée de l'enfer sexuel 

Arrivée en Suisse en 2017 dans l’espoir de devenir aide-soignante, la jeune Nigériane raconte avoir été exploitée sexuellement à Lausanne durant un an. Sa plainte pour traite d’êtres humains est en cours d’examen

Les promesses alléchantes d’une «mama», un rituel de magie appelé «juju», une périlleuse traversée du désert et un an de prostitution forcée à Lausanne: le parcours de Tara*, Nigériane âgée d’une vingtaine d’années, est celui d’une lente descente aux enfers. Arrivée en Suisse au printemps 2017 dans l’espoir de devenir aide-soignante, la jeune femme dit s’être retrouvée prise au piège d’une puissante filière d’exploitation nigériane qui l’a sommée de rembourser les quelque 80 000 euros du «voyage». Entre-temps, elle a donné naissance à une petite fille, aujourd’hui confiée à l’adoption, avant de retourner sur le trottoir quelques jours après son accouchement.

Miraculeusement extirpée du réseau en mai dernier avec l’aide de l’association Astrée, la jeune femme aujourd’hui réfugiée à Genève doit affronter une nouvelle épreuve, celle de la justice. Assistée par son avocate, Me Laïla Batou, Tara a déposé plainte en mai dernier pour traite d’êtres humains. Une première audition a eu lieu en septembre, au Ministère public central de Renens. Depuis, l’affaire stagne.

Mais il y a plus grave: bien qu’identifiée comme probable victime de traite, Tara s’est vu notifier par le Secrétariat d’Etat aux migrations (SEM) une interdiction d’entrée en Suisse jusqu’en 2020 pour «comportement répréhensible». Autrement dit, séjour illégal et exercice illicite de la prostitution, dont elle devra également répondre devant le Ministère public.

Une «vie meilleure»

Assise sur une chaise, les bras croisés, Tara est jusqu’ici restée silencieuse. «Depuis que j’ai commencé à me prostituer, je n’ai jamais accepté ce travail, parce qu’il m’a fait tout perdre, ma fierté, mon enfant, tout.» D’une phrase, la jeune femme plonge dans un abîme de souvenirs. Dans un anglais limpide, elle raconte comment, fin 2016, sa vie a basculé. Voici son récit tel qu’elle nous l’a livré.

Orpheline issue de la classe moyenne, née dans l’Etat d’Edo, Tara rêvait d’études de médecine que sa famille ne voulait pas financer. La visite d’une vieille connaissance et sa promesse d’une «vie meilleure» vont bouleverser ses plans. Naïve, elle accepte la proposition et se retrouve bientôt nue dans la maison d’un «baba», un guérisseur local, qui lui prélève des poils pubiens selon le rituel du juju. Elle croit s’envoler vers l’Europe en avion, c’est un périple de plusieurs semaines à travers le Niger puis la Libye et l’Italie, qui l’attend. En compagnie d’une dizaine d’autres femmes.

Ordres, cris et menaces rythment le périple. Terrorisée, Tara est ballottée de passeur en passeur. A chaque fois, des hommes armés ont son nom, ils la font monter dans les camions, les bus, sans poser de questions. «J’étais stressée, tout était confus, j’avais vraiment peur», relate-t-elle, émue. Dans un camp en Libye, elle subit plusieurs viols faute de parvenir à payer la police locale. A l’arrivée à Tripoli, un homme du groupe qui veut rebrousser chemin est exécuté pour l’exemple. Tara embarque finalement sur un bateau gonflable direction l’Italie. En mer, l’embarcation surchargée, manœuvrée par un capitaine ghanéen, est sauvée de justesse du naufrage par un navire étranger et ramenée en Sicile.

Sous la menace du juju

Après s’être échappée lors d’une escale à Turin, où un passeur l’a conduite, c’est à Lausanne que Tara atterrit en avril 2017. Elle tente alors de rejoindre une connaissance, qui refuse de l’aider. Désemparée, elle rappelle alors le passeur, qui l’envoie rue de Genève, où on vient la chercher. Le travail forcé commence alors. Chaque nuit, de 21h à 5h du matin, Tara vend ses faveurs. Des horaires minutés, sous la surveillance permanente des «mamas», autrement dit des proxénètes. «Les passes se déroulaient le plus souvent en voiture, parfois à l’hôtel, précise Tara. Chaque semaine, je devais leur remettre 800 à 1000 euros dans un lieu tenu secret.» Et sinon? «Ils savaient qu’ils n’avaient pas besoin de me menacer, que je savais ce qui se passerait si je ne leur donnais pas l’argent, répond Tara. Il y avait le juju. Et puis, un des gars m’a dit de ne pas lui donner le plaisir de me tuer lui-même.» Certaines de ses compatriotes reviennent avec des hématomes au visage; la jeune femme n’a d’autres choix que de s’exécuter. Le jour, elle tente de trouver le sommeil dans l’un des appartements tenus par la filière, qui sert également de planque pour la drogue, qu’elle occupe avec d’autres femmes.

Début mai, Tara découvre, paniquée, qu’elle est enceinte de huit mois. Un choc qui ne l’arrache toutefois pas à la rue. Quelques semaines plus tard, le terme survient. Elle accouchera finalement dans l’ambulance qui la conduit en urgence au CHUV, où elle est admise en tant que «patiente travailleuse du sexe a priori contrainte». L’angoisse l’envahit soudain. «J’avais peur qu’ils sachent pour le bébé, raconte-t-elle, bouleversée. Les infirmières s’en sont occupées. J’ai dû retourner dans la rue comme si rien ne s’était passé.»

Un crève-cœur

Trois jours après son accouchement, Tara est interpellée par la police lausannoise. Malgré toutes ses supplications, la jeune femme passera la nuit au poste. Un traumatisme qui lui fait perdre «toute confiance en la police». L’enfant sera finalement confié à l’adoption. Une décision que Tara regrette aujourd’hui amèrement. «J’avais l’impression de perdre la tête, avec tous ces problèmes à résoudre. Je me suis perdue. Donner l’enfant à l’adoption n’était pas mon intention. Lorsque j’ai signé les papiers, je ne regardais même pas ce que je signais.» Un rapport du CHUV daté du 1er juin note: «Madame confie penser tout le temps à sa fille et se questionne à son sujet. Un lien semble présent entre sa fille et elle.» C’est n’est qu’après avoir donné l’enfant que des possibilités de changer de vie lui ont été, selon elle, présentées. Aujourd’hui, Tara ne rêve que d’une chose: régulariser sa situation et entamer, enfin, une formation d’aide-soignante. Impossible pour elle de retourner au Nigeria où elle n’a «plus personne» et craint des représailles.

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Aussi tragique soit-elle, l’histoire de Tara n’est pas un cas isolé. Apparues en Europe au début des années 2000, les filières de prostitution nigérianes sont actives en Suisse. A Lausanne, notamment, depuis 2015 au moins, mais pas à Genève selon les connaissances de la police genevoise. Début décembre, une condamnation pour traite avec la magie noire comme mesure de contrainte a été prononcée pour la première fois dans le canton de Vaud à l’encontre d’une Nigériane de 36 ans qui exploitait ses compatriotes. D’autres cas, à l’instar de celui de Tara, sont en cours d’examen. A Lausanne, les Nigérianes seraient une quarantaine, actives dans le quartier de Sébeillon-Sévelin. L’ampleur réelle du phénomène reste toutefois méconnue.

La Cellule vaudoise d’investigation dans le milieu de la prostitution (Cipro) mène une mission quotidienne de reconnaissance sur le terrain. «Nous travaillons nuit et jour pour entrer en contact avec les prostituées et repérer les cas suspects», précise l’un des enquêteurs. La mise en confiance a été longue et reste fragile. «Il a notamment fallu combattre la désinformation à l’œuvre dans ces milieux qui diabolise les autorités, du juge au policier.»

La lutte contre les réseaux constitue une tâche immense. «Nous tentons de comprendre leur fonctionnement, de remonter les filières, en collaboration avec la police au Nigeria et la Confédération, souligne-t-il. Les récits des femmes rescapées nous sont précieux. On sait aujourd’hui que la prostitution n’est pas leur seul domaine d’activité: il y a également de la délinquance organisée et du travail forcé.»

Peur des représailles

En 2017, l’association Astrée, qui soutient les victimes de traite, a aidé 11 femmes nigérianes à sortir de l’emprise d’un réseau et presque toutes ont déposé plainte. «En général, les victimes viennent de Bénin City, dans l’Etat d’Edo, précise la codirectrice Anne Ansermet. Elles sont issues de milieux très précaires et ont pour la plupart arrêté tôt leur scolarité, faute de moyens. Lorsqu’elles comprennent qu’elles ont été dupées, il est souvent trop tard, elles sont prisonnières du rite de sorcellerie réalisé afin de sceller l’engagement.»

Grâce au partenariat avec l’association Fleur de Pavé, qui travaille sur le terrain, ou d’autres partenaires du réseau en contact avec cette population vulnérable, Astrée peut venir en aide aux victimes de traite. Les collaborateurs mènent alors des entretiens de détection confidentiels. «Le travail de mise en confiance peut durer des mois, souligne Anne Ansermet. Les victimes sont généralement sur la défensive, terrorisées à l’idée de témoigner, par peur des représailles ou de la malédiction du juju. Elles ont aussi honte d’avouer à leur famille qu’elles ont dû se prostituer.»

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Sortir du réseau n’est pas une décision facile. «Pour se réapproprier une part de leur vie, les femmes doivent décider d’arrêter de payer leur dette, ce qui les expose à des potentielles menaces, également adressées à leur famille, souligne Anne Ansermet. Aucune intervention d’Astrée n’a lieu sans l’accord de la victime.»

Si elles collaborent au maximum, l’association Astrée et la police de Lausanne défendent parfois des intérêts contradictoires. «La police municipale a aussi un mandat de répression qui fait qu’elle s’attache à contrôler le statut de séjour et l’activité illégale d’un individu, souligne Anne Ansermet. Or les situations sensibles nécessitent beaucoup d’humanité pour que les femmes victimes soient considérées comme telles lors d’une interpellation par exemple.»

«Un doute permanent plane sur les victimes de traite»

Pénélope Giacardy, coordinatrice à l’association genevoise Aspasie qui défend les intérêts des travailleuses du sexe, abonde en ce sens. Après avoir travaillé dix ans à Paris au contact des filières nigérianes, elle milite aujourd’hui pour que l’Etat cesse de considérer les victimes comme des délinquantes. «Il y a toujours un doute qui plane sur les victimes de traite humaine, par crainte d’une instrumentalisation des procédures d’asile ou de faux témoignages, déplore-t-elle. Mais en réalité, il y a bien plus de victimes qui ne vont pas porter plainte que de fausses victimes.»

«La justice doit comprendre que la plupart des victimes de traite ne sont pas libres de leurs mouvements, elles vivent constamment sous la contrainte, poursuit Pénélope Giacardy. Dans ces conditions, on peut considérer qu’elles ne sont pas responsables des infractions dont elles se sont rendues coupables durant le temps d’exploitation. D’autant plus que les amendes et poursuites font partie des techniques d’asservissement pour dissuader les victimes de contacter la police.»

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Tara a fait le pas, mais sa situation reste précaire. Me Laïla Batou dénonce des manquements dans la prise en charge de sa cliente: «Ce cas n’aurait pas dû échapper aux radars, estime-t-elle. Une femme qui se prostitue trois jours après avoir accouché ne le fait vraisemblablement pas par choix. Plutôt que de la garder en cellule et de la dénoncer aux autorités pénales et administratives, la police aurait dû la mettre en contact avec les organismes d’aide aux victimes.» A ses yeux, Tara, même identifiée comme victime, continue d’être considérée comme une délinquante, ce qui provoque un «stress préjudiciable à sa santé déjà fragilisée». «Les victimes de traite disposent d’informations précieuses sur les réseaux: ce n’est pas en les persécutant qu’on démantèlera les filières.» Sollicité par Le Temps, le procureur qui instruit la plainte n’a pas souhaité faire de commentaires.


* Prénom d’emprunt.

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