«S’il est un lieu idéal dans la région pour tourner un film gore, c’est ce parking souterrain. Même accompagnée, j’ai des frissons en allant récupérer ma voiture.» Technopole d’Archamps (Haute-Savoie), à un kilomètre de la frontière suisse, «un gros building à la Ceausescu», disent les riverains. Nicole, qui habite Plan-les-Ouates, ne s’y rend que pour profiter du cinéma Gaumont et de ses 11 salles qui attirent un million de personnes par an, dont 40% de Genevois. «C’est beaucoup moins cher que chez nous mais je ne m’attarde pas», témoigne-t-elle. Murs lépreux, quelques carcasses de voitures, odeurs puantes, faible éclairage, le sous-sol est sinistre. Au-dessus, la galerie est désertée sitôt la nuit tombée. A midi, guère plus de monde. Les employés qui travaillent sur le site vont déjeuner ailleurs ou avalent un sandwich face à leur écran. Stéphane Bérard, le directeur de la technopole, reconnaît que la galerie confère à l’ensemble une image «peu flatteuse». «La faute à des stratégies commerciales successives non adaptées. Ouvrir, par exemple, un commerce de vêtements ici fut une ineptie», commente-t-il. Tout cela pourrait changer. A la tête de Cases Investissement, le promoteur immobilier parisien Thierry Reverchon vient de racheter les lieux et jure qu’il va le redynamiser (12 millions d’euros investis).

Les travaux commencent le mois prochain et vont durer dix-huit mois. Le mot d’ordre du nouveau propriétaire: le ludique mêlé aux services de proximité. Un bowling de 18 pistes va ouvrir ainsi qu’une surface alimentaire (enseigne française), des restaurants, une agence bancaire et de voyages, un coiffeur, une parapharmacie, un pressing, un fleuriste «avec, promet Thierry Reverchon, des prix très en deçà de ceux pratiqués à Genève». L’ex-enseigne Virgin devrait rester sur place et continuer à proposer livres, CD et DVD. Le très délabré parking souterrain sera totalement rénové avec de nouvelles peintures, des sentiers lumineux, de la musique, de la télésurveillance et des ascenseurs insérés dans un puits de lumière. «Dans un contexte de marasme et de croissance molle, il faut investir dans l’attractif et dans l’effet d’image», argue Stéphane Bérard. Plus que le voisin suisse, la direction mise sur l’homme ou la femme «sur site» pour donner un peu d’âme à la technopole, qui s’étend sur 50 hectares et recense 2000 employés (1% des emplois du département).

Il s’agit avant tout de ne pas effectuer un douloureux retour en arrière. Dans les années 90, ce qui fut longtemps une coûteuse et très laide friche industrielle avait eu pour vocation de se muer en Silicon Valley à la française. Les atouts étaient multiples: l’autoroute tout à côté, l’aéroport de Cointrin à 10 minutes et la renommée mondiale de Genève. Mais la récession économique figea les murs en un squelette de béton. La relance passa (déjà) par le loisir (Gaumont), les hôtels trois étoiles, l’ouverture d’un centre universitaire et de recherche et d’une pépinière d’entreprises. Pari réussi. Le site prévoit même une extension de 18 hectares de l’autre côté de l’autoroute. Antoine Vielliard, conseiller générale de Haute-Savoie et membre du conseil d’administration du site, commente: «Il y a un vrai paradoxe, d’un côté la faillite de la galerie commerciale, de l’autre le succès de la technopole. Nous accueillons des leaders industriels dans leur domaine comme Sensorex qui produit des capteurs pour l’A380 ou la société SCL qui traite 60% des verres de lunettes dans le monde.»

La vraie réussite demeure cependant le BioPark, plateforme technologique de pointe qui réunit chercheurs français et suisses travaillant sur les maladies du vieillissement. Un trop rare exemple d’échange transfrontalier alors que la volonté initiale était de s’appuyer sur la proximité de la Suisse. Une méconnaissance mutuelle, des fonctionnements et intérêts économiques différents ainsi que de pesantes tracasseries administratives expliqueraient cet échec.

«Ouvrir, par exemple, un commerce de vêtements ici fut une ineptie»