Crise du coronavirus oblige, c’est bel et bien une révolution qui est en train de se produire ces jours-ci dans la relation entre le corps médical et les patients. Que ce soit à Genève, dans le canton de Vaud ou à Neuchâtel, plusieurs centaines de médecins passent en mode vidéoconsultation grâce à de nouvelles solutions qui ont surgi sous la pression des contraintes de sécurité et de temps.

Aux HUG, la télémédecine n’est pas nouvelle. Voilà un an, une petite équipe autour de la docteure Sanae Mazouri a développé la plateforme HUG@home pour assurer le suivi des patients sortant de l’hôpital et suivis chez eux par l’Institut de maintien à domicile (IMAD) de Genève. Mais jusqu’à présent, ces téléconsultations prenaient la forme d’une télé-expertise dans la mesure où c’est une infirmière qui, en visite chez le patient, demandait des conseils à un médecin de garde pour ce service HUG@home.

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Un SMS et un clic suffisent

L’épidémie de Covid-19 a obligé les HUG non seulement à généraliser ces pratiques, mais aussi à les simplifier. Toutes les consultations ambulatoires programmées ont été remplacées par des téléconsultations dans la mesure du possible. Désormais, quelque 500 collaborateurs de l’hôpital universitaire pourront contacter directement leurs patients lors d’une opération qui tient du jeu d’enfant: dans un SMS, ils leur envoient un lien sur lequel les malades ne doivent plus que cliquer pour se retrouver dans une salle d’attente virtuelle. En quelques secondes, le patient discute par vidéos interposées avec son médecin ou un autre soignant des HUG.

La pression de la crise peut décidément générer des énergies, une capacité d’innovation et une créativité insoupçonnées en temps normal. «En deux jours, nous avons développé une version de cette plateforme – «docteur@home» – pour les médecins de ville», relève Sanae Mazouri. Diabétologue et membre du bureau de l’Association des médecins du canton de Genève, Joachim Karsegard l’a immédiatement testée le week-end dernier.

Son verdict: «Non seulement la plateforme fonctionne, mais les retours sont excellents. Les patients, même les plus âgés dont on pensait qu’ils auraient des problèmes techniques, sont très satisfaits», déclare-t-il. Il avoue qu’il a un peu retrouvé l’univers des visites à domicile qu’il faisait lorsqu’il était médecin généraliste. «Par vidéo, une patiente m’a présenté sa fille, une autre son chat. Ce contact très naturel est magique», témoigne-t-il. La plateforme est opérationnelle depuis mardi dernier. Dans l’heure qui a suivi cette annonce, 150 médecins avaient déjà manifesté leur intérêt!

Vaud: vers un contrat type pour les médecins

Dans le canton de Vaud aussi, pareille révolution de la médecine est en cours. «En deux semaines, notre association professionnelle a reçu des solutions de quatre sociétés différentes», relève Philippe Eggimann, président de la Société vaudoise de médecine (SVM). Dans l’immédiat, les médecins ont besoin d’un lien sécurisé qui permette de documenter le contenu de la consultation, l’envoi d’une ordonnance et d’un arrêt de travail, de même que d’établir une facture en vue de son remboursement par la caisse maladie. Le comité de la SVM tient chaque jour des réunions, en visioconférence bien sûr. Le but est que les médecins puissent disposer d’une solution «simple, pragmatique et sécurisée» dès la semaine prochaine. «Nous tenons à ce que tout cela fasse l’objet d’un contrat type validé par notre association», précise Philippe Eggimann.

Dans le corps médical, tout le monde est conscient de vivre un «moment historique» dans l’évolution de la profession. On reconnaît que la Suisse est en retard par rapport à des pays comme les Etats-Unis et le Canada, qui ont largement développé la télémédecine depuis dix ans. C’est l’occasion de le combler. «En raison du coronavirus, nous allons gagner dix ans sur le développement de la téléconsultation», prédit Jean Gabriel Jeannot.

Ce généraliste neuchâtelois, par ailleurs blogueur au Temps, suit cette accélération de l’histoire avec intérêt. Lui qui donne des cours de formation sur la télémédecine y croit depuis longtemps, même si, jusqu’ici, il l’a pratiquée surtout par courriels et par téléphone plutôt que par vidéo. Il relève que, pour la grande majorité des médecins, c’était ancré dans les consciences: une vraie consultation ne peut se dérouler qu’en présence du patient, soit en cabinet. «Mais ce n’est pas vrai. Avec la crise du coronavirus, nous découvrons le vrai potentiel de la télémédecine», corrige-t-il.

Le vrai potentiel de la téléconsultation

«Un médecin expérimenté peut probablement atteindre à 80% un bon diagnostic de présomption sur la base de l’anamnèse», confirme Philippe Eggimann. En fait, une téléconsultation offre de précieuses indications au praticien, qui peut demander à son patient de respirer, de lui montrer un bouton sur la peau ou vérifier le médicament qu’il prend. Sans parler du langage corporel, lui aussi révélateur de l’état de santé. «Malgré la distance, des études canadiennes montrent que la concentration du patient est encore plus grande en vidéoconsultation qu’en cabinet», note Jean Gabriel Jeannot. Quant aux limites de la téléconsultation, elles sont bien connues: ce sont les examens physiques, les gestes techniques et d’éventuelles difficultés de communication.

Reste à savoir si ce spectaculaire bond en avant de la télémédecine se traduira par des progrès sur la question du dossier électronique du patient, qui se heurte actuellement à de très fortes résistances. Philippe Eggimann en est persuadé: «Le coup d’accélérateur sera aussi extraordinaire.»