La phrase est attribuée au général américain Douglas Mac Arthur. Commandant en chef des forces engagées contre le Japon lors de la guerre du Pacifique, puis grand ordonnateur de la guerre de Corée avant d’être limogé par le président Truman, celui-ci avait résumé en quatre mots la raison principale des défaites: «Trop peu, trop tard». Or, reprise dans le cadre de l’actuelle crise des dettes souveraines qui affecte la zone euro, sa devise est malheureusement appropriée. Trop peu de réponses financières adaptées. Trop peu de pare-feu crédible. Trop tard pour la restructuration de la dette grecque. Trop tard pour la décision, prise le 9 décembre, de ne plus inclure les créanciers privés dans le futur mécanisme européen de stabilité appelé à jouer – s’il fonctionne – le rôle d’un Fonds monétaire européen. «Trop peu, trop tard» enfin, sur le front des réformes nationales pour ramener l’endettement public des pays les plus fragiles à un niveau soutenable. Au moins en théorie…

Comment renverser cette donne? Comment passer du «Trop peu, trop tard», qui gangrène depuis le début 2010 la réponse européenne à la crise, au «Assez, à temps», qui montrera la fin du tunnel? La réponse est au fond simple: en accouchant, simultanément, de réponses institutionnelles appropriées et de réponses financières adaptées. Impossible, par exemple, de croire que le seul traité intergouvernemental auquel les Vingt-Sept (avec le Royaume-Uni dans un rôle d’observateur) ont commencé à s’atteler ce mardi 20 décembre à Bruxelles pourra rassurer les marchés sur la liquidité et la solvabilité de la zone euro. Il faut un «mix»: renforcement de la discipline budgétaire et mise en place d’outils appropriés de surveillance d’une part; confirmation de la capacité à rembourser des Etats vulnérables, soutenus par leurs pairs ou par la Banque centrale européenne d’autre part. A condition de ne pas oublier, au même moment, un troisième élément: la perspective d’avenir, d’investissement, de croissance et de remise sur les rails de l’économie européenne aujourd’hui anémiée. Plus d’intégration, plus d’argent, plus de croissance. La guerre financière dans laquelle l’Union européenne se retrouve prise ne pourra être gagnée qu’à ces trois conditions, sauf à entraîner l’implosion de la monnaie unique.

Pari possible? Difficile à dire à ce stade, il faut bien le reconnaître. Le 30 janvier, les chefs d’Etat ou de gouvernement de l’UE se retrouveront à Bruxelles pour un premier sommet consacré à l’étude du traité intergouvernemental, dont l’adoption devrait intervenir début mars. Le signal, alors, devra être fort. Mais les premières versions du document distribuées à la presse n’ont guère impressionné les marchés et les agences de notation. Les engagements pris par les Etats signataires, tous connus à l’avance et ressassés depuis des mois, resteront en effet prisonniers des calendriers institutionnels nationaux. Le cas le plus typique, et sans doute le plus problématique, est celui de la France: comment croire les promesses de Nicolas Sarkozy alors que le parlement français ne pourra à l’évidence rien ratifier avant la seconde moitié de l’année prochaine, suite aux élections législatives de juin 2012? On s’arrête là. Le Traité intergouvernemental, voulu par l’Allemagne pour rassurer son opinion publique et la Bundesbank, n’a en fait pas d’autres fonctions que celle de permettre une intervention de la Banque centrale européenne. Sans ce «donnant-donnant», le traité ne répondra pas à la crise.

Voyons donc du côté de Francfort et de la BCE. Or là, malheureusement, le syndrome du «trop peu trop tard» fait toujours l’objet d’un débat. La Bundesbank, notamment, y voit même une arme. Attendre, c’est obliger les pays les plus mal en point de la zone euro à accélérer leurs réformes. Attendre, c’est aussi clarifier la situation de la Grèce dont beaucoup, en Allemagne, croient qu’elle fera de toute façon faillite au printemps. Attendre, c’est enfin – même si personne ne l’avoue à Berlin ou Francfort – prendre le temps nécessaire pour préparer d’éventuels «plans B»: sortie de la Grèce de la zone euro, éventuelle implosion de celle-ci, sortie «par le haut» du groupe des pays les plus vertueux… Le dilemme allemand est celui de la contre-offensive. Pas question de repasser à l’attaque, et de s’entendre sur les moyens nécessaires, tant que le front de la crise n’est pas stabilisé. Or pour la Bundesbank, les hostilités financières peuvent encore être contenues quelques mois avec les instruments disponibles, quitte à les consolider à la marge comme l’a promis le ministre des Finances Wolfgang Schäuble en évoquant une mise de fonds plus importante pour le futur mécanisme de stabilité.

Le syndrome européen est en fait celui du commandant en chef. Henry Kissinger ricanait en affirmant que l’Union européenne ne pourra jamais prétendre être une puissance tant qu’elle n’aura pas un numéro de téléphone unique. Faux, répondent aujourd’hui certains observateurs en indiquant les coordonnées de la Chancellerie, à Berlin. Erreur. La vérité, en pleine crise économique, est toujours du côté de Kissinger. Hermann Van Rompuy, le président du Conseil européen, n’est rien d’autre ces temps-ci que le cuisinier en chef des recettes institutionnelles. Mario Draghi, le nouveau président de la BCE, est tétanisé par sa nationalité italienne et le carcan du traité qui assigne à son institution un objectif unique de lutte contre l’inflation. Tandis qu’Angela Merkel, lorsqu’elle décroche le téléphone, cherche d’abord à s’assurer que ses collègues européens ne vont pas revenir sur leurs promesses.

Kissinger-Mac Arthur. Le téléphone et le «Trop peu, trop tard». Les formules américaines à l’emporte-pièce résument malheureusement bien la donne européenne. Avec, il est vrai, une explication de taille: l’impossibilité pour des sociétés démocratiques d’avancer au rythme forcé des marchés et de la bataille financière. Mais répéter ce constat à juste titre, comme le font sans cesse les responsables communautaires, n’est guère porteur de solutions. Il faut, c’est une évidence, que les réponses apportées par la zone euro à la crise soient compatibles avec le plein exercice des démocraties nationales. Il faut aussi, surtout, que les peuples concernés se voient offrir une autre perspective que celle de se serrer la ceinture pour la prochaine décennie. Mais tout cela doit s’inscrire dans une stratégie déployable à temps, et conforme au terrain sur lequel la bataille est engagée. Différer les réponses, et accoucher de demi-solutions reste la pire des options. Car la victoire, dans ces conditions, ne pourra pas être au rendez-vous de 2012.