Même s'il a apparemment reculé vendredi en déclarant qu'«aucune décision n'a encore été prise» et qu'«il sera tenu compte des particularités régionales», le patron de la Santé bernoise, Samuel Bhend, a pourtant sonné le glas des petits hôpitaux de Moutier et de Saint-Imier. Pas prêt à faire d'exception pour le Jura bernois, il entend les placer sous la tutelle de l'hôpital de Bienne (Le Temps du 9 février). Toute autre lecture du projet de réorganisation hospitalière bernoise est illusoire.

Il y a deux façons de réagir. A chaud, les responsables de l'Hôpital du Jura bernois, qui chapeaute les établissements de Moutier et de Saint-Imier, ont clamé leur indignation: «Nous n'avons été ni consultés, ni informés.» Les médias régionaux ont repris ces propos offusqués pour en conclure que «Berne bafoue les droits du Jura-Sud», comme l'écrit Le Quotidien jurassien.

Le centralisme bernois, dicté par les impératifs économiques, peut aussi être interprété comme une chance pour le Jura bernois de réaliser, à court terme, son propre hôpital de soins aigus. L'électrochoc venu de Berne doit l'y inciter, il l'y contraint même. A condition de s'associer avec le canton du Jura, qui planche péniblement lui aussi sur sa réforme hospitalière.

Presque réconciliés sous l'égide de l'Assemblée interjurassienne et disposés à créer des institutions communes, Jura et Jura bernois ont un magnifique dossier pour donner du corps à leur volonté de travailler ensemble. La région compte 120 000 habitants et quatre petits hôpitaux généralistes, à Saint-Imier, Moutier, Delémont et Porrentruy, dont aucun ne survivra dans sa structure actuelle. Leurs arrêts de mort ont été notifiés par la Confédération et les assureurs, qui estiment qu'un hôpital de soins aigus suffit pour 200 000 habitants. Par la réalité aussi: il ne sera plus supportable d'y investir, les médecins qualifiés n'y viendront plus, et la sécurité des soins sera vite mise en doute.

La défense pathétique des acquis qui maigriront inéluctablement doit céder la place à un projet interjurassien d'hôpital de soins aigus. La réflexion doit en parallèle redéfinir les missions des établissements existants: la réhabilitation, la gériatrie ou la psychiatrie offrent des possibilités de maintenir le volume des emplois.

«Une planification doit être pensée en terme de région, dépassant les frontières cantonales», déclarait le ministre jurassien de la Santé, Claude Hêche, devant les élus locaux de Porrentruy et Delémont en début d'année, visiblement prêt à appuyer un projet interjurassien, dont les besoins ont été évalués: 150 à 200 lits. Le projet à construire coûtera entre 100 et 150 millions. Reste à localiser l'établissement. Plutôt que d'engager un combat de chapelle malsain, les Jurassiens ont intérêt à opter sans tarder pour Moutier, au cœur géographique de la région.

Le Jura bernois y gagnerait un hôpital de soins aigus interrégional, le canton de Berne paierait sa part pour être débarrassé du «cas particulier» du Jura bernois, et le canton du Jura concrétiserait sa volonté de «redessiner la maison interjurassienne». Pour le Jura et le ministre Claude Hêche, le choix de Moutier éviterait de trancher entre Delémont et Porrentruy. Le «cadeau» de l'hôpital à Moutier tempérerait également les ardeurs du Jura bernois à quémander d'autres institutions communes. Sachant qu'il faut donner pour garder l'essentiel, le maire de Delémont, Pierre-Alain Gentil, se dit prêt à entrer en matière.

Raisonnable, un tel scénario heurte pourtant les susceptibilités, locales et politiques. Pour s'épargner un suicide hospitalier, les Jurassiens doivent dépasser les vieux schémas et écrire au plus vite une unique partition. Placé entre les pôles hospitaliers bâlois, biennois, bernois et neuchâtelois, le Jura a tout à perdre s'il tergiverse.