Réquisitionner la caserne des Vernets pour accueillir les sans-abris en ces temps de crise sanitaire. Sur le fond, l’idée séduit. Alors que la ville de Genève a inauguré jeudi le dispositif qu’elle entend piloter seule, les associations actives sur le terrain de l’hébergement d’urgence font la grimace. «Au mépris de notre engagement ces derniers mois, la ville nous écarte dans un moment crucial, c’est une décision politique incompréhensible», déplore Valérie Spagna, directrice de l’accueil de nuit à l’Armée du Salut et membre du Cause, Collectif d’associations pour l’urgence sociale créé il y a un an.

De fait, la tournure des événements est une double peine pour le collectif. Faute de financement, il se voit contraint de fermer ses différents lieux d’accueil dits «sleep-in» au 21 avril et de licencier ses 43 collaborateurs. «On attendait la réponse d’une fondation privée, précise avec amertume Alain Bolle, directeur du Centre social protestant et membre du Cause. Tout s’est effondré au moment où la ville a annoncé qu’elle assumait l’entier du dispositif pour les sans-abris. Pourquoi des fonds privés seraient nécessaires si la ville affirme haut et fort qu’elle gère tout?»

«Mesures nouvelles»

Accusée de faire cavalier seul, Esther Alder, magistrate chargée du Département de la cohésion sociale et de la solidarité, rétorque: «La ville a financé pendant près d’une année le Cause et a récemment mis à sa disposition des salles de gymnastique pour faire respecter la distance sociale. Aujourd’hui, la pandémie exige des mesures nouvelles. Un dispositif tel que les Vernets nécessite un pilotage simplifié, pas une gouvernance à deux têtes.»

Jusqu’ici, les hébergements municipaux et associatifs coexistaient, la diversité des structures permettant notamment de répondre aux besoins des différents publics, notamment les usagers de drogues, qui ne seront pas accueillis aux Vernets, tout comme les mineurs non accompagnés. La caserne va-t-elle réussir à absorber tous les publics? Les associations craignent désormais un nombre croissant de personnes à la rue.

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«Certains sans-abris ne peuvent tout simplement pas vivre dans un lieu bondé, prévu pour 250 personnes», estime Valérie Spagna, qui préconise, depuis le début de l’épidémie, la réquisition de chambres d’hôtel. Alors que certains collaborateurs de l’administration municipale sont désormais affectés aux Vernets – où ont dormi, jeudi soir, 45 hommes et trois malades du Covid-19 placés en isolement, Alain Bolle regrette que l’expertise associative n’ait pas été prise en compte. «Du personnel administratif va encadrer des sans-abris alors même que nous avons des collaborateurs formés, bientôt au chômage, c’est un non-sens.»

«Loin de reposer sur les collaborateurs municipaux déplacés, l’encadrement des bénéficiaires est assuré par le Service social avec l’appui des pompiers volontaires et des astreints de la protection civile, réfute Esther Alder. La ville bénéficie aussi du soutien des HUG et de Médecins sans frontières.»

«Manque de concertation»

S’il salue l’engagement de la ville, le conseiller d’Etat Thierry Apothéloz, chef du Département de la cohésion sociale, regrette, lui aussi, un «manque de concertation» et «l’exclusion de certains publics». Au cœur de la crise, la question de l’après-Covid-19 se pose déjà. La ville de Genève continuera-t-elle à gérer intégralement l’accueil des sans-abris? «Elle ne peut pas résoudre seule le problème, estime Thierry Apothéloz. Il faut clarifier les compétences entre les communes et le canton. Le conseil d’Etat soutient un projet de loi dans ce sens.»

«L’aide sociale d’urgence est une mission de service public», souligne Esther Alder qui appelle de ses vœux un «financement tripartie avec les autres communes et le canton».