Devant la justice

Il y en a une que l’incertitude n’a jamais tourmentée. C’est la femme de ménage, vingt ans au service de la famille Ségalat, qui a témoigné au second jour du procès du généticien. «J’ai tout de suite pensé que Laurent n’était pas étranger à la mort de sa belle-mère. Il y a dû y avoir une bagarre, il s’est fâché et a commis l’irréparable. Mais comme je le connais, il ne le dira jamais. C’est quelqu’un de très fermé. Il ne parle pas. Je crois qu’il ne veut pas perdre la face, surtout pour ses enfants. Vis-à-vis d’eux, il aura toujours le bénéfice du doute.»

Bien que convaincue, la femme de ménage ne s’explique toujours pas ce qui est arrivé. «Catherine était fière de Laurent et n’en disait que du bien. De son côté, il respectait sa belle-mère.» D’autres proches mettront un bémol à cette entente parfaite. Une amie de la défunte se rappelle que cette dernière ne voulait plus de lui à la maison. Il avait pris trop de place depuis qu’il aidait son père à la librairie, où son intelligence avait fait décoller les ventes. «Elle le soupçonnait de se servir dans les ventes alors que celle-ci n’étaient souvent pas comptabilisées.»

Cette même amie avait prêté sa maison à l’accusé, dans l’attente de lancer des travaux, en lui faisant payer le prix des charges. «Il n’était jamais content et m’écrivait souvent des lettres. En partant, il a tout rangé mais il a laissé un poisson pourri au frigo. J’ai trouvé cela bizarre.»

Agriculteur et homme à tout faire de la propriété, cet autre témoin raconte que la municipale était très en souci pour la santé de son mari, le libraire Roger-Jean Ségalat, mais aussi très stressée par la tournure que prenait la remise de ce commerce à Laurent. Ce qui devait aller de soi était en train de devenir très compliqué.

On n’en saura pas beaucoup plus, à part que l’accusé avait été désigné dans le testament du couple Ségalat comme le repreneur privilégié des actions de la librairie. Il avait une préférence et pouvait, moyennant dédommagement des cohéritiers, devenir propriétaire. Ces dernières volontés restaient pourtant fragiles et pouvaient être modifiées. En cas de décès de l’un des époux, l’autre pouvait aussi dépenser l’argent à sa guise.

De l’argent, dira un notaire de Morges, le couple Ségalat en avait un peu partout. Il y avait le stock de livres anciens estimé à 1 million de francs et dont la liquidation n’est pas encore formellement achevée. «Il y avait aussi un safe qui contenait 376 000 francs non déclarés au fisc. Et encore divers comptes discrets en France et en Allemagne.»

De quoi constituer un mobile de dispute fatale? La compagne du prévenu, et mère de sa quatrième fille, n’y croit pas du tout. «Pour nous, c’est impossible que Laurent ait fait cela.»

Les policiers vaudois ont par contre été très vite convaincus de tenir l’unique sérieux suspect de ce qui leur paraissait bel et bien être un crime. En arrivant le 9 janvier 2009 au Moulin de Vaux-sur-Morges, en découvrant le visage de Catherine Ségalat puis en voyant les griffures et les hématomes sur celui de son beau-fils, l’inspecteur de l’identité judiciaire a senti «une petite lumière s’allumer» dans son esprit.

Appelé sur les lieux, son collègue de la brigade criminelle n’y est pas allé par quatre chemins. «J’ai demandé à Laurent Ségalat s’il n’avait pas fait une grosse bêtise. Durant trente secondes, il n’a rien dit. J’ai pensé qu’il allait avouer mais il s’est offusqué et a trouvé la question déplacée.»

En trente-sept ans de métier, le policier n’a pas souvenir d’avoir croisé un suspect aussi pointilleux. «Il a toujours été très directif et a dicté les termes de ses dépositions à la virgule près. C’est la première fois que cela m’arrive.» Laurent Ségalat conteste cette obsession. Par exemple, dit-il, le terme «maman», présent dans les procès-verbaux, ne peut venir de lui. Tout aussi attentif, le procureur général Eric Cottier lui fera remarquer qu’on l’entend pourtant bien parler de sa «maman» lors de la reconstitution. «Je ne me rappelle pas.»

Sur le thème compliqué des traces, projections et autres coulures de sang, l’identité judiciaire a peu de certitudes. Une tout de même: «Il est exclu que les deux taches de sang appartenant à la défunte et retrouvées sous le col de la chemise de l’accusé puissent résulter de la chute de la tête ou d’une partie du corps dans du sang lors des manœuvres de déplacement telles que décrites par le prévenu lors de la reconstitution.»

L’ensemble des traces identifiées (une soixantaine) ont été attribuées au prévenu et à la victime. Toutes les surfaces et objets n’ont toutefois pas été passés au crible. «On a eu la nette conviction que ça s’est passé à huis clos et on a analysé les traces pertinentes», admet le policier. C’est bien connu, la perception première influence la manière de procéder. Un débat qui sera sans doute poursuivi vendredi avec l’audition des médecins légistes et autres spécialistes du corps.

«J’ai demandé à Laurent Ségalat s’il n’avait pas fait une grosse bêtise. Il s’est offusqué»