Suisse-Turquie

Les tensions politiques turques font irruption en Suisse

Un meeting politique avec le chef de la diplomatie turque déclenche une tempête politique. Zurich réclame l'annulation de la visite. Mais aux yeux du Conseil fédéral, il n'y a pas de raison d'interdire la venue du représentant d'Ankara

Faut-il empêcher la venue d'un homme d'Etat turc en Suisse? Le Conseil d'Etat zurichois réclamait du gouvernement fédéral qu'il annule la visite du ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Cavusoglu, prévue ce dimanche à Zurich. Le Conseil fédéral, que la question place dans une posture délicate, entre considérations diplomatiques, souci sécuritaires et défense de la liberté d'expression, a fini par trancher jeudi soir, en faveur de cette dernière. Il ne juge pas nécessaire d'interdire la visite, dans la mesure où elle «ne représente pas une menace particulièrement élevée du point de vue de la sécurité intérieure de la Suisse».

L'hôtel Hilton de Zurich n'est pas de cet avis: jeudi matin déjà, il décidait d'annuler l'événement. Le représentant d'Ankara devait rencontrer les consuls généraux turcs en poste en Suisse et en Autriche, ainsi que des membres de la diaspora, dans cet établissement d'Opfikon, près de l'aéroport. Or la sécurité des visiteurs, du public et des collaborateurs de l'hôtel n'est pas garantie, estime l'établissement. La rencontre, organisée par la section suisse de l'Union des démocrates turcs européens (UETD), aura-t-elle lieu ailleurs en Suisse? La question reste ouverte.

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Visite dans un contexte électoral très sensible

Cette organisation fait office de lobby, en Europe, du Parti de la justice et du développement (AKP) du président turc Recep Tayyip Erdogan. L'invitation de Mevlüt Cavusoglu n'est pas un hasard du calendrier. Le 16 avril prochain, la population turque se prononcent sur la réforme constitutionnelle voulue par le pouvoir en place. La nouvelle Constitution, si elle est acceptée, élargira les prérogatives du chef d'Etat. Aux yeux de ses opposants, elle ne fera que renforcer la dérive autoritaire observée depuis le coup d’Etat manqué du 15 juillet en Turquie, avec les arrestations de dizaines de milliers de magistrats, journalistes, scientifiques, policiers et militaires.

Il ne fait aucun doute que la visite de Mevlüt Cavusoglu à Zurich s'inscrit dans la campagne d'Ankara, qui cherche à rallier les voix de la diaspora turque de Suisse - forte de plus de 120 000 membres - en faveur de sa réforme constitutionnelle. Relevant le caractère politique de la rencontre, le gouvernement zurichois avait fait part en début de semaine, dans une lettre envoyée à Berne, de «ses plus grandes craintes» face à de prévisibles manifestations en lien avec la venue du ministre turc. «Même avec un important dispositif policier, nous ne pourrons garantir l'ordre et le calme», s'alarmait le Conseil d'Etat zurichois. Lequel a fait part de sa déception hier soir: «Nous aurions préféré une autre décision de la part du Conseil fédéral, mais nous ferons notre possible pour assurer la sécurité.»

Le vice-ambassadeur de Turquie à Berne demande l'asile

Cette irruption de la campagne turque dans l'agenda politique suisse agite le parlement. L'UDC fulmine: «La Suisse est une nation indépendante et souveraine. Elle ne peut en aucun cas admettre que des gouvernements étrangers mènent des compagnes politiques sur son territoire», déclare le parti dans un communiqué. La conseillère aux Etats Anne Seydoux (PDC/JU), qui a participé à la visite de la délégation du Conseil des Etats en Turquie l'automne dernier, «s'étonne» de son côté qu'un ministre des affaires étrangères vienne «faire de la propagande» sur le sol suisse.

Ce n'est pas la première fois que la Suisse traverse une zone de turbulence avec la Turquie, entre la question de la reconnaissance du génocide arménien et les activités des militants kurdes. Depuis plusieurs mois, la diaspora vit en miroir, les luttes de clans entre pro et anti-Erdogan. La tension est encore montée d'un cran avec les récentes demandes d'asile de diplomates turcs.

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Or Berne a décidé de privilégier le dialogue. Le gouvernement n'est pas prêt à aller à la confrontation et risquer de se retrouver empêtré dans une crise diplomatique avec Ankara, comme en Allemagne. Après la décision de plusieurs municipalités allemandes d'empêcher la tenue de meetings politiques auxquels étaient conviés des ministres turcs a provoqué la fureur de Recep Tayyip Erdogan, qui est allé jusqu'à comparer les méthodes des autorités allemandes à des «pratiques nazies». «Ce type d'escalade ne ferait que resserrer les rangs des nationalistes autour du président turc», glisse une source proche du dossier à Berne.

Le ministre suisse des affaires étrangères Didier Burkhalter a déjà souligné par le passé l'importance des relations «étroites» qu'entretiennent la Suisse et la Turquie. Le Traité de paix de Lausanne a marqué la reconnaissance internationale de la Turquie moderne. En 2015, le volume des échanges commerciaux se montait à 3,2 milliards CHF. Sans oublier le rôle clé joué par Ankara dans la crise migratoire européenne.

Collaboration: Lise Bailat 

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