On croyait la pratique tombée en désuétude. Et pourtant: le débat sur le cumul des mandats revient sur le devant de la scène avec les candidatures de Sylvie Perrinjaquet, Jean-René Fournier et Robert Cramer au Conseil des Etats. L'élection d'au moins un des trois ministres au parlement fédéral, cet automne, constituerait une curiosité: le dernier représentant d'un gouvernement cantonal à siéger à Berne, le démocrate-chrétien appenzellois Carlo Schmid, vient en effet de quitter la Chambre des cantons. Il disposait d'un avantage non négligeable: le Conseil d'Etat d'Appenzell Rhodes-Intérieures ne siège qu'à temps partiel.

Dans ce contexte, les ambitions de la ministre neuchâteloise et de ses homologues valaisan et genevois interpellent. «Avec la densification de l'activité politique, c'est devenu injouable, considère le socialiste Jean Studer, qui a quitté les Etats six mois après son élection au Conseil d'Etat neuchâtelois. Le rôle de sénateur représente un 60% ou 70%. Avec seulement 46 membres, il faut siéger dans trois à quatre commissions - contre une à deux pour les 200 conseillers nationaux. Il faut aussi participer activement au plénum. Comme il n'y a pas de vote électronique mais des votes à main levée, il faut constamment rester dans la salle. Dans ces conditions, il est très difficile de faire de l'avance pour son autre profession.»

«Une illusion»

Urs Schwaller fait le même constat. Le conseiller aux Etats démocrate-chrétien a quitté le Conseil d'Etat fribourgeois en juin 2004, sept mois après son élection à Berne. «Malgré la proximité entre Berne et Fribourg, ce n'était pas possible. Ça le serait si un canton décidait de décharger de 50% le ministre qui siège aux Etats. Toute autre situation constitue une illusion. Car jusqu'à preuve du contraire, personne ne peut travailler 160 heures par semaine...»

Les deux hommes n'imaginent pas voir Sylvie Perrinjaquet, Jean-René Fournier ou Robert Cramer siéger longtemps au sein de l'exécutif cantonal en cas d'élection. «Ce ne serait rien d'autre que de travailler à 50% au Conseil d'Etat comme le proposait mon collègue Fernand Cuche», ironise Jean Studer.

Les principaux intéressés évitent de s'aventurer sur ce terrain glissant. Leur discours de campagne stipule qu'il s'agit pour eux «de mieux défendre les intérêts du canton à Berne». La question d'un éventuel départ du gouvernement cantonal en cas d'élection est prudemment laissée ouverte. «On verra le résultat, je prends les choses l'une après l'autre», note Sylvie Perrinjaquet, également candidate au Conseil national. «Je ne démissionnerai pas, en tout cas pas dans un premier temps», a récemment confié Robert Cramer dans les colonnes de La Tribune de Genève.

«J'ai dû faire des choix»

A priori intenable aux Etats, le cumul est-il plus facilement imaginable au Conseil national? Pourtant favorable au principe des doubles mandats, Martine Brunschwig Graf est dubitative. «Je ne l'aurais pas fait plus de deux ans, assure la conseillère nationale, qui a mené de front les deux fonctions entre 2003 et 2005. Cela pose passablement de problème en termes de calendrier. Personnellement, j'ai fait des choix. J'ai toujours participé aux séances de commission, mais j'ai fait l'impasse sur certaines séances plénières.» La libérale genevoise précise que la situation peut être différente pour des élus issus de cantons moins éloignés de Berne.

A la fois membre du gouvernement vaudois et conseiller national entre 1999 et 2002, Charles Favre considère que c'est jouable sous certaines conditions. «Cela nécessite une organisation irréprochable, considère le radical. Il faut aussi que les collègues du gouvernement jouent le jeu. Cela avait été le cas pour moi: la séance du Conseil d'Etat avait été déplacée du mercredi au lundi.»

Des cantons directifs

Conscients de ces difficultés, plusieurs cantons ont décidé d'agir de manière directive. En Suisse romande, Vaud et Fribourg ont pris des mesures constitutionnelles pour interdire le cumul des mandats au gouvernement et aux chambres fédérales. Pour remédier à une éventuelle perte de sa capacité à être entendu à Berne, le canton de Vaud a engagé un lobbyiste. Une solution qui pourrait faire des émules.

La question du cumul se pose aussi pour les exécutifs professionnels des villes, même si la fonction est réputée moins chronophage que le Conseil d'Etat. On l'a vu récemment avec la démission du Conseil national du syndic de Montreux Pierre Salvi (PS) pour «surcharge chronique». Peu avant, le conseiller national et syndic de Bulle Jean-Paul Glasson (Rad.) avait retiré sa candidature aux Etats et au National pour des motifs similaires. «Ce n'est pas une question de santé physique, plutôt un sentiment d'écrasement, confiait-il mi-avril au Temps. Si j'ai commis une erreur, c'est d'avoir surestimé mes forces.»

Malgré ce risque, la Chambre du peuple reste attractive pour les représentants des villes. Ils seront plusieurs à être candidats cet automne, dont le syndic de Lausanne Daniel Brélaz, qui devait être investi hier soir. De quoi, peut-être, nourrir son appétit incommensurable de la chose politique.