Stéphanie l’avoue: la nuit tombée, elle succombe parfois à la tentation, si une brique de lait manque dans son réfrigérateur. A 34 ans, cette femme active dans le management vit dans le résidentiel sixième arrondissement de Zurich. Dans son quartier, «Maxi» ouvre ses portes du lundi au samedi, de 6 h à 21 h. Légumes et fruits frais, croissants chauds: ­l’offre, même plus coûteuse qu’ail­leurs, est alléchante. Sté­phanie valse entre son désir de consommer et ses craintes de gaspillage. «C’est très pratique de sortir du travail, de prendre mon enfant à la crèche et de trouver encore ce dont j’ai besoin à 50 mètres de chez moi. Mais souvent, je me demande s’il ne suffirait pas de s’organiser différemment pour ne pas en avoir besoin…»

La question prend actuellement tout son sens à Zurich. Le 17 juin, le canton se prononce sur l’initiative «Le consommateur est roi». Lancée par les libéraux-radicaux, elle réclame de rendre possible l’ouverture des magasins sept jours sur sept et 24 heures sur 24. Actuellement, les commerces peuvent ouvrir de 6 h à 23 h du lundi au samedi, mais la plupart ferment boutique à 20 h. Aux abords de la gare centrale, un soir d’été, des files se forment à la caisse d’un grand distributeur. «On improvise une soirée-grillade sur les rives du lac, à Wollishofen», explique un ado. Il faut compter dix minutes d’attente.

Les opposants – partis de gauche et du centre soutenus par la majorité du parlement – jugent l’offre actuelle suffisante. Ces dernières semaines, la conseillère nationale Doris Fiala (PLR) a répété qu’elle regrettait de ne pouvoir faire du shopping 24 heures sur 24, jusqu’à ce que de jeunes syndicalistes se rendent chez elle au milieu de la nuit avec un choix de tailleurs – et sous l’œil d’une caméra.

Cela dit, même en cas de oui, les nouveaux horaires seraient applicables aux seuls commerces familiaux, en raison de la loi fédérale qui interdit – avec de nombreuses exceptions – d’occuper des employés le dimanche. «Canton phare de l’économie, Zurich pourrait donner un signal fort à Berne pour des conditions plus égalitaires dans le commerce de détail», a rétorqué la NZZ. Markus Hutter (PLR) a déposé une motion dans ce sens.

Zurich a longtemps suivi une politique parmi les plus rigoristes. Certains se souviennent des dimanches sans trams. Beaucoup ont en mémoire l’année 1998, lorsque la libéralisation des heures d’ouverture des cafés a chamboulé la cité de Zwingli. La loi actuelle sur le commerce, en vigueur depuis 2000, a suivi l’abolition de la clause du besoin, obtenue notamment grâce aux révolutions des jeunes du début des années 80, réclamant plus de tolérance. «Cette nouvelle organisation urbaine a entraîné une focalisation sur l’industrie des loisirs, une dérégulation désormais défendue par la droite», relève Daniel Kübler, professeur à l’Institut de sciences politiques.

Zurich n’est pas, ou plus, une exception. Chez son voisin argovien, les clients sont rois du lundi au samedi jusqu’à 23 h. En 2005, la Suisse votait en faveur de l’ouverture le dimanche des magasins dans les principales gares et les aéroports – déjà pour faire plaisir aux Zurichois. La carte des votes témoignait d’une scission ville-campagne, accompagnée d’un non plus net des cantons catholiques. Genève était le seul romand à donner son feu vert, à plus de 55%.

Aujourd’hui, dans la ville de Zurich, les principaux bénéficiaires des horaires libres sont les grands distributeurs installés au centre, où dans les hauts lieux de la nuit, comme la Langstrasse. Les enseignes Coop Pronto, ouvertes jusqu’à 23 h sauf le dimanche, se multiplient (15 actuellement). «L’alcool ne représente que 9% du chiffre d’affaires», précise le porte-parole Jürg Kretzer.

Ce succès n’encourage pas les petits commerces à militer pour plus de liberté. L’association de la City, qui réunit quelque 1300 adresses, de la mode au tea-room, a refusé de se prononcer. Selon elle, «l’expérience a montré que les conditions légales en vigueur ne sont pas contraignantes. Finalement c’est le client qui détermine les horaires.» En d’autres termes, une ouverture 24 heures sur 24 serait difficile à rentabiliser pour les petits détaillants.

Au final, la votation prend l’allure d’une question de principe, davantage que celle d’une réponse à un réel besoin. «Peut-être est-ce aussi ce pragmatisme zurichois, note pour sa part Stéphanie. On s’offre le luxe de commerces ouverts jusqu’à 21 h, mais on n’imaginerait pas prendre sa voiture pour faire ses achats.»

«La nouvelle organisation urbaine a entraîné une focalisation sur l’industrie des loisirs»