Justice

Tentative de piratage: les conspirateurs de l'affaire Giroud

Le Ministère public genevois estime avoir bouclé son enquête sur le hacking visant deux journalistes. Le vigneron valaisan et ses trois acolytes seront très probablement renvoyés devant le Tribunal de police. Récit d'une affaire rocambolesque avant un procès qui s'annonce animé

C’était il y a deux ans. Le Ministère public genevois annonçait l’arrestation du vigneron valaisan, Dominique Giroud, et de ses acolytes. Tous suspectés d’avoir trempé dans le piratage des ordinateurs de deux journalistes. Marie Parvex, du Temps, et Yves Steiner, de la RTS, celui-ci parti depuis lors pour l’administration fédérale.

L’enquête a été longue, minutieuse, pleine de surprises. La procureure Josepha Wohnrau estime être arrivée au bout de ses peines. Les parties ont reçu l’avis de prochaine clôture, elles ont jusqu’au 15 juillet pour demander des actes d’instruction complémentaires avant un très probable renvoi du quatuor devant le Tribunal de police. Un procès qui devrait être particulièrement animé. A l'image du dossier.

Des protagonistes hauts en couleur

Première particularité de cette affaire, son casting improbable. Avec, dans le rôle principal, Dominique Giroud, issu d’une longue lignée de viticulteurs et désormais célèbre pour ses démêlés judiciaires. A l'automne 2013, l’encaveur est très préoccupé par la révélation médiatique des enquêtes concernant ses cachotteries fiscales ou ses mélanges de vins douteux. Il aimerait bien savoir qui est à l’origine des fuites, soupçonne plusieurs personnes bien ou haut placées et souhaite protéger son bureau contre toute tentative d’infiltration indiscrète. Qui saurait mieux le conseiller qu’un spécialiste de l’espionnage ?

Le vigneron se tourne alors vers son ami Alex, un ancien de la police genevoise, devenu agent au Service de renseignement de la Confédération (SRC). Les deux hommes se connaissent depuis l’adolescence. Le scoutisme et l’inalpe ont renforcé leurs liens, de même qu’une forte conviction religieuse, proche des intégristes d’Ecône, qu’Alex refusera obstinément d’aborder lors de l’enquête. L’agent secret conseille à Dominique Giroud de prendre contact avec un certain Tony, détective privé dans la Cité de Calvin après avoir été huissier à l’Office des poursuites et, brièvement, conseiller municipal MCG à Onex.

Lui aussi est un personnage haut en couleur et Alex le trouve «intéressant» comme source. Tony a pu fournir des renseignements sur des thématiques en lien avec la Russie et l’énergie. Interpellé à ce sujet par le procureur général Olivier Jornot, Markus Seiler, patron du SRC, va confirmer par écrit que ce détective privé a bien effectué deux mandats pour les services secrets et «recherché des informations relatives à des ressortissants d’Asie centrale et d’Ukraine». Il a touché 5200 francs pour ce travail. Il est considéré, début 2014, en phase d’évaluation.

Le quatrième larron de cette procédure, Marco, un informaticien diplômé de l’EPFL, a siégé au sein de la Commission cantonale de protection des données, fondé une start-up de cybersécurité rachetée par l’entreprise d’armement Ruag, milité pour la liberté sur internet et opéré du «hacking éthique». Il prétend «avoir été une source pour les services du renseignement extérieur depuis 2006», disposer d’un accès militaire de niveau élevé et travailler à un projet de bitcoin pour le SRC. Dans le même courrier, Markus Seiler souligne que Marco n’a jamais collaboré avec ses services mais précise qu’Alex, son agent, avait bien pour mission de trouver un moyen de paiement à l’étranger pour rémunérer des informateurs.

Les imprévus du scénario

L’entrée en scène de Tony aura des effets très imprévus sur toute cette opération. Le détective, qui connaît bien Yves Steiner, va d’emblée trahir Dominique Giroud, livrer tous ses secrets, communiquer moult documents et évoquer en détail le projet de hacking visant les journalistes. Le duo appelle le vigneron le «Valaisan», évoque « un chien fou», «un type un peu malade qui peut se mettre à tirer dans tous les sens», et se promet une totale confiance. L'enquêteur de la RTS assure qu’il ne livrera jamais sa source et que si cela se savait, il serait bon pour commenter les matches de foot. La rubrique sportive appréciera.

Tony joue donc double jeu. Mais surtout, ce drôle de personnage ignore que ses appels sont enregistrés par la police dans le cadre d’une autre procédure relative à des soupçons de corruption dans l’administration cantonale. Lorsque la RTS, puis «Le Temps» déposent plainte, les 7 et 18 mars 2014, pour le piratage, les enquêteurs ne mettront pas très longtemps à faire le rapprochement. Le quatuor, prudent, a souvent conversé de manière cryptée, surtout à des moments clés. Les écoutes sont donc loin d’éclairer toute la trame mais elles révèlent déjà une ambiance pour le moins conspirationniste.

Des écoutes surprenantes

Ces conversations, dont une partie est retirée du dossier à la demande du SRC, commencent en novembre 2013, au moment où Dominique Giroud, surpris de la vitesse avec laquelle les journalistes obtiennent des renseignements, veut savoir qui est à l’origine des fuites. Morceaux choisis et résumés, sachant que Tony est forcément l’un des deux interlocuteurs puisqu’il s’agit de sa ligne:

Le 18 décembre 2013, Marco: «Une équipe est à disposition en Russie, si le projet est lancé, celle-ci peut livrer vite et bien.»

27 décembre, Tony à Dominique Giroud: «Il faut faire appel à la troisième personne mais c’est trop cher.»

Le 16 janvier, Tony à Yves Steiner: «Un hacking est prévu contre toi et d’autres.» Des discussions suivront entre les deux sur les détails de l’opération, sur les moyens de convaincre Dominique Giroud de pirater uniquement Marie Parvex ou encore sur la manière de se protéger tout en gardant des preuves de ce qui se prépare.

Le 21 janvier, Tony dit au journaliste que l’action n’est pas encore validée à cause du budget: «Il veut 40’000 par journaliste et 80’000 par magistrat.»

Le même jour, Dominique Giroud: «100’000 pour tout, et tu lui dis que l’objet il est quand même politique et que lui, il risque pas sa vie quand même, alors que moi, je risque ma vie pour des choses complémentaires à l’économie.»

Le 31 janvier, Tony à Yves Steiner, qui lui demande si l’action est lancée: «C’est déjà dans le social engineering.»

Le même jour, Alex: «Ecoute, j’ai vu Marco à midi et, sans entrer dans les détails, c’est OK, c’est bon.»

Le mystérieux appelant

A partir du 8 février et jusqu’au 4 mars, date de la tentative de hacking, les conversations sont très cryptées. Sans compter que Tony est arrêté dans le cadre de son autre procédure. Il passe deux semaines en détention et ressort quelques jours avant le fameux appel passé de la cabine de la gare Cornavin. Un homme, se faisant passer pour un certain René Dumont, reporter français, contacte le journaliste de la RTS pour lui dire qu’il a envoyé un e-mail. Yves Steiner, forcément, se méfie.

La pièce jointe s’avère être un malware, un logiciel espion permettant de transférer tous les fichiers vers un serveur à Zurich, lui-même loué par une société bulgare ouverte à l’aide d’un prête-nom. Tout est payé avec du numérique et tout est anonyme. Le même message a été envoyé le 28 février à la journaliste du Temps- qui ne connaît pas Tony et ne se doute de rien- mais il est resté bloqué dans les spams et l’appel, provenant de la même cabine à une minute d’intervalle, a sonné dans le vide.

Qui a voulu ce piratage et qui a passé l’appel? Il est trop tard pour recourir aux images de surveillance de la gare et la question divise les protagonistes du dossier en deux camps. D’un côté, Dominique Giroud, Alex et Tony, qui disent en choeur avoir abandonné ce projet en cours de route. De l’autre, Marco, seul contre tous, qui conteste avoir agi en électron libre, dans un excès de zèle et par goût du défi. «Je suis le seul à avoir raison, évidemment.»

«Faire sauter le système»

Difficile d’y voir clair dans des versions qui évoluent, se contredisent elles-mêmes et entre elles. A la procureure, Dominique Giroud explique que son but initial était de détourner l’attention des médias de ses soucis. Il dit avoir réuni ce petit monde pour envisager une «stratégie de dénonciation de la finance internationale», afin de «mettre de l’ambiance», «faire sauter le système», éclabousser Eveline Widmer-Schlumpf et les institutions.

«C’était le vrai sujet de conversation» de la première réunion dans un restaurant de l’aéroport de Cointrin, assure-t-il. Certes, le vigneron admet qu’on lui a parlé de hacking. Et même beaucoup. «Je voulais réfléchir. Je trouvais cela immoral et bien trop cher.» L’encaveur, remis en liberté provisoire après deux semaines, comme ses comparses, affirme n’avoir jamais donné son feu vert à l’opération.

Alex, l’agent secret désormais banni du SRC, jure quant à lui avoir marqué sa désapprobation dès le début. «J’ai dit que ce n’était pas une bonne idée.» Alors pourquoi avoir été de toutes les réunions? «Je ne voulais pas abandonner Dominique Giroud à son sort sans garder un contrôle sur ce qui se passait. Je voulais être présent lorsque le sujet était évoqué précisément pour dire que je désapprouvais le projet».

Alex explique encore avoir vu Marco, trois jours après la tentative de piratage, à Montreux : «Il m’a dit qu’il l’a fait de sa propre initiative, très vite et sans beaucoup de précaution. Il a mis une casquette pour appeler et a admis avoir fait tout faux.» La procureure, localisation de portable à l’appui, rappelle à l’agent secret qu’il a reçu Marco chez lui, près de Villars-sur-Glâne, le soir du 4 mars, précisément. «Cela n’avait rien à voir avec cette affaire. On n’a pas parlé une seconde du hacking.»

L'informaticien, seul contre tous

Marco raconte encore une autre histoire qui se résume ainsi: Au restaurant de l’aéroport, ils ont surtout parlé religion et philosophie. Il pensait servir son pays et aider Dominique Giroud à «protéger son patrimoine informationnel». Ce qu’il fera en lui livrant un ordinateur sécurisé avec un mot de passe contenant la première lettre de chaque mot d’une phrase mystique. «Le bruit ne fait pas de bien, et le bien ne fait pas de bruit.» C’est Tony qui trouvait que le hacking «était la solution miracle». Marco décrit une équipe méfiante qui change les lieux de rendez-vous à la dernière minute, tourne plusieurs fois dans les giratoires pour éviter les filatures, entre et sort des parkings pour brouiller les pistes.

L’informaticien dit aussi avoir proposé des prix exorbitants (200’000 francs par quidam et 400’000 francs par personnalité) pour ne pas perdre la face tout en faisant avorter le projet. Sur la liste initiale des cibles potentielles figuraient l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin, la ministre chargée des Finances, et des procureurs. La liste sera ensuite réduite aux deux journalistes. Au final, Marco prétend avoir remis un programme inoffensif et avoir passé l’âge des défis. «Il est impossible que ce soit moi et qu’Yves Steiner ait reconnu ma voix. Je suis un bouc émissaire pratique.»

Les regrets du détective privé

Quant à Tony, le Judas de l’histoire, il va demander le pardon de Dominique Giroud. Il en faudra visiblement plus car le vigneron, «tombé de sa chaise» en apprenant que son détective est devenu une taupe, dépose plainte contre lui pour escroquerie. Lors de la dernière confrontation au parquet, Tony consent: «Il est vrai que Dominique Giroud a dit à un moment donné qu’il n’était plus d’accord.» Il relativise aussi son propre rôle: «Je n’ai jamais mis la pression et je n’aurais pas prévenu Yves Steiner si je voulais que cela réussisse.» Sans compter la crainte de voir sa trahison découverte.

Un piratage dont plus personne ne voudrait, des prévenus qui disent tout et parfois son contraire, une des deux cibles qui intrigue dans l’ombre et ne prévient pas l’autre du danger qui guette. Bien du plaisir au tribunal qui devra forger sa conviction et trouver une traduction pénale à toutes ces turpitudes.

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