Faut-il aujourd'hui aller jusqu'à tenter de se suicider aux portes de la Suisse pour faire comprendre que l'on demande l'asile? Aussi excessive qu'elle puisse paraître, la question s'est pourtant posée en ces termes, voilà deux semaines, sur le tarmac de l'aéroport international de Genève. Deux jeunes filles de 16 et 18 ans, Kurdes originaires de Syrie, accompagnées de leur mère, ont effectivement tenté de se suicider alors que la police genevoise les obligeait à reprendre l'avion par lequel elles étaient arrivées. SOS Médecins est rapidement intervenu, mais la cadette a dû être transportée à l'hôpital. Les trois femmes sont aujourd'hui au Centre d'enregistrement de Genève en attendant que leur demande d'asile suive la procédure habituelle.

Comment en est-on arrivé là? «Nous avons procédé à un contrôle des passagers à la sortie de l'avion. Ce qui est absolument légal. Ces femmes ont été arrêtées parce qu'elles n'avaient pas de papiers, explique Gilbert Droux, commissaire de police responsable de l'aéroport. Nous les avons retenues pendant que nous recherchions les papiers sous les sièges. C'est une habitude des requérants: ils abandonnent souvent leur passeport dans l'appareil avant de déposer leur demande d'asile en Suisse. Nous n'avons rien trouvé, les femmes ont paniqué et cela s'est mal passé.»

A l'encontre des instructions

La déposition recueillie auprès de ces femmes par une mandataire d'Elisa, organisation d'aide aux requérants d'asile, donne une version sensiblement différente des faits. Les policiers auraient physiquement repoussé les trois femmes dans l'avion pour les refouler sans plus d'explication, lorsque l'aînée des filles, comprenant qu'elle allait devoir rentrer en Syrie, a saisi un petit ciseau et s'est tailladé les veines. Sa sœur a immédiatement suivi son exemple en avalant une boîte de médicaments qu'elle avait dans son sac. Une réaction qui ne semble pas étonner Gilbert Droux. «Nous allions effectivement les renvoyer. Elles n'avaient pas formulé de demande d'asile.»

Or, cette demande dépend entièrement de la capacité des policiers à comprendre ce que le requérant essaie d'exprimer. L'ODR a pourtant donné des instructions explicites à ce sujet: «On considère qu'un étranger demande l'asile lorsqu'il l'exprime par écrit, oralement ou d'une autre façon, par exemple par des gestes», indique la directive relative à la loi sur l'asile. Dans ce cas, la police a l'obligation de transmettre le cas aux autorités fédérales et d'attendre sa décision avant de procéder au renvoi.

«S'il y a un refus de monter dans l'avion, si la personne manifeste de la peur, la police doit faire venir un traducteur pour éclaircir le problème, précise Pierre-Alain Ruffieux, de l'ODR. Les contrôles policiers ne doivent en aucun cas empêcher le dépôt de la demande!»

Le dérapage de Cointrin semble pourtant prouver le contraire. «La police décourage de cette manière le dépôt légal des demandes d'asile à l'aéroport, estime Michel Ottet, responsable d'Elisa. Et personne ne sait combien de cas ont ainsi été refoulés sans avoir pu s'exprimer. Ils ne figurent dans aucune statistique. La police ne donne pas de réponse à cette question.»

Et d'ajouter que depuis le début de l'année, le nombre de demandes d'asile déposées à l'aéroport a chuté de moitié: 135 cas pour le premier trimestre 1998 contre 78 pour la même période en 1999.

Chute statistique

L'ODR donne deux explications à cette diminution. En premier lieu, depuis le 1er avril 1999, les Colombiens ont désormais besoin d'un visa pour entrer en Suisse et ils se font arrêter lors de leur première escale européenne. Par ailleurs, de nombreux vols en provenance des Balkans ont été suspendus pendant la guerre au Kosovo. «Tous ces facteurs sont intervenus après le mois de mars, souligne Michel Ottet. Ils n'expliquent pas la diminution drastique des demandes depuis le début de l'année.»

Le souci des œuvres d'entraide est d'autant plus grand que ces renvois policiers touchent parfois des gens véritablement menacés dans leur pays: les femmes kurdes arrivées à Cointrin fuyaient la police militaire syrienne qui les harcelait depuis l'arrestation du fils aîné, accusé d'appartenir à une organisation politique illégale.

«On renvoie de vrais réfugiés parce qu'on ne les laisse pas s'exprimer, affirme Michel Ottet. Comment ces policiers n'ont-ils pas pu sentir la peur de ces femmes? Dans le doute, ils auraient dû les garder vingt-quatre heures. Mais tout est fait pour qu'ils ne puissent pas mettre le pied en Suisse.»

Au-delà de sa dimension tragique sur le plan individuel, cet incident éclaire d'une lumière dérangeante une pratique de renvoi dont les critères de décision restent flous et incontrôlables.

La porte ouverte à de nombreux dérapages.