Le Temps: Les partis du centre traversent une série noire électorale. On lie souvent ce déclin à celui des milieux dont ils étaient issus. Que recouvre exactement ce terme de «milieux»?

Urs Altermatt: Ce que j’appelle les vieux partis de la concordance, le Parti libéral-radical (PLR), le Parti démocrate-chrétien (PDC), le Parti socialiste, ont grandi avec l’histoire suisse au XIXe siècle. Des milieux sociopolitiques sont apparus, d’abord les libéraux et les conservateurs catholiques, puis les socialistes, dans le contexte de la lutte des classes. Depuis les années 1960, puis plus rapidement à partir des années 1980, ces milieux ont commencé à se dissoudre. Du même coup, le système de concordance qu’ils avaient bâti s’effondre. Il y a d’abord eu l’érosion des milieux, puis celle des partis, et enfin celle du système de gouvernement. Car les dirigeants de ces milieux, leurs pointes, en quelque sorte, avaient appris à travailler ensemble au niveau fédéral.

– Quelles fonctions avaient ces milieux? A quoi servaient-ils, au fond?

– Dans un siècle de très grands bouleversements, ils ont aidé les gens à concevoir le monde. A Soleure, ma ville natale, il y avait trois fanfares ou chorales: une «jaune» pour les radicaux, une «noire», celle des PDC, et une «rouge» pour les socialistes. A ces trois fanfares ou chorales correspondaient trois journaux, un radical, un catholique et un socialiste. Les médias audiovisuels n’existaient pas: le matin, on ouvrait le journal, le soir, on allait chanter dans un chœur qui était de la même couleur politique, et entre les deux, on écoutait encore le prêtre (pour les PDC), qui vous confirmait une fois de plus dans votre vision du monde.

Bien sûr, ces milieux avaient aussi à voir avec la distribution du pouvoir dans la société. La concordance, c’était la répartition des postes dans l’administration, les tribunaux, l’armée. Les milieux et leurs formations politiques se sont tout partagé.

Pourquoi se sont-ils ensuite dissous? On peut évoquer l’hédonisme, le consumérisme liés à l’essor économique des années 1950, mais les médias ont, de mon point de vue, joué un rôle tout à fait important. La télévision ainsi que la radio ne sont plus liées à un milieu particulier, mais s’organisent à l’échelle nationale. Et la structure de la presse s’est énormément simplifiée à partir des années 1970, avec l’apparition de monopoles ou éventuellement de duopoles régionaux.

– On assiste aujourd’hui à la prolifération d’initiatives populaires, le parlement n’arrive plus à absorber la masse de propositions déposées par ses membres, les formations populistes atteignent 30% ou plus… Notre système est-il au bord de l’implosion?

– Oui, c’est aussi mon analyse. La prolifération d’interventions personnelles au parlement, par exemple, témoigne de l’individualisation de la politique. Quand quelqu’un a une idée, il fait une intervention, une motion, une initiative. Cela surcharge le système, qui ne peut plus digérer ce qui vient, comme s’il avait une indigestion. Les initiatives populaires sont plus souvent acceptées, parce qu’on vote désormais contre quelque chose – contre les minarets et l’islam, contre les étrangers criminels. Les initiatives sont devenues des référendums, c’est pour cela qu’elles réussissent. L’instrument a été tourné à l’envers.

– Quel est l’impact de ces bouleversements sur le Conseil fédéral?

– Avant, le Conseil fédéral était une administration. Il était surélevé par rapport aux partis politiques. Il a été très tôt régi par des règles fines concernant sa composition linguistique – la concordance était d’abord la concordance des langues, puis celles des partis et des milieux qu’ils représentaient. Le gouvernement était porté par ces piliers, c’était un organe en quelque sorte apolitique. Aujourd’hui, il est beaucoup plus attiré dans les luttes parti­sanes.

– Est-ce que les «vieux partis de la concordance», comme vous dites, ont une chance de survivre?

– C’est une question qu’on me pose sans cesse. Que doivent faire ces partis pour rebondir, notamment le PLR et le PDC? Il est très difficile de répondre, parce que je pense que le système des partis va se transformer, dans une mesure que nous ne pouvons peut-être même pas nous représenter. Comme le paysage des journaux – mon père ne m’aurait jamais cru si je lui avais prédit qu’il n’y aurait plus qu’un journal à Soleure, et encore, fait par un groupe argovien.

Selon moi, les partis du centre se sont réveillés trop tard. Ils n’arrivent pas à s’entendre entre eux, parce qu’ils sont trop dirigés par le marketing, par l’envie de vendre leur produit de façon plus agressive, alors que l’écart entre les deux est minime. S’ils n’arrivent pas à coopérer sérieusement – je dis coopérer, pas fusionner – je pense qu’à terme, le PLR n’aura plus qu’un seul conseiller fédéral. Quand on observe l’histoire du Conseil fédéral, on constate que les changements importants sont toujours arrivés lorsque le Parti radical manœuvrait pour garder un siège, et finalement le perdait. Nous sommes dans une phase analogue aujourd’hui.

– Est-ce que le système peut ­retrouver sa stabilité après les élections d’octobre?

– Cette élection sera importante, mais elle pourrait être une élection perdue. Il y a trop d’inconnues actuellement pour obtenir un résultat stable. Les préconditions d’une nouvelle stabilité ne sont pas encore là. * Urs Altermatt a été professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Fribourg de 1980 à 2010 et recteur de cette université de 2003 à 2007. Dernier ouvrage paru: «Die Schweiz in Europa. Antithese, Modell oder Biotop?», Editions Huber, Frauenfeld, 2011.