Bientôt retraités et pas si différents, même si leur parcours n’a pas grand-chose en commun. Pendant 15 ans, Pascal Corminboeuf et Claude Lässer ont été le visage de Fribourg à l’extérieur du canton. Obligés par la Constitution de quitter le Conseil d’Etat à la fin de l’année, l’un est un terrien à la tête des Institutions, de l’Agriculture et des Forêts, l’autre un homme des chiffres, en charge des Finances cantonales. A croire qu’ils étaient prédestinés à se rencontrer, sans baigner dans la même eau.

Leurs deux sièges devenus libres aiguisent les appétits. Quatre candidats se battent pour les décrocher au deuxième tour des élections ce week-end. Devenus complices et patriarches respectés après trois législatures au gouvernement, ce sont deux poids lourds qui s’en vont. Chacun laissera une empreinte particulière: celle du seul conseiller d’Etat indépendant en Suisse romande, pour Pascal Corminboeuf – le seul aussi qui n’utilise pas d’ordinateur –, et celle d’un habile financier libéral-radical qui a su redresser les finances fribourgeoises, pour Claude Lässer.

L’explosion et le witz

Ils ne sont pas que ça. Leur marque de fabrique commune: les deux adorent rigoler. Pascal Corminboeuf, c’est comme une explosion à chaque discussion. L’homme public et l’homme privé sont identiques. Parfois discret, Claude Lässer «a toujours un witz en réserve», notent ses proches. Mais quand on lui en demande un, c’est comme l’angoisse de la page blanche: «C’est souvent par association d’idées», rigole-t-il, un peu surpris par la question. «Je n’ai pas de calepin. Comme ça, à froid, je n’en ai pas sous la main.»

Et leur péché mignon? Il est là aussi identique: la bonne nourriture. Claude Lässer est connu pour son goût du bon vin: «J’ai une bonne cave, note-t-il. Je n’achète pas beaucoup. Je vais directement chez les producteurs. Je m’intéresse surtout aux bordeaux et aux vins suisses, en particulier ceux du Tessin.»

Un exemple de différence: leur rapport à l’armée. Claude Lässer y était lieutenant-colonel. Pascal Corminboeuf, lui, a fait de la prison à Bellechasse pour avoir refusé de suivre l’école de sous-officier. Pendant six mois, c’est là que le comité du chœur qu’il présidait venir tenir ses séances.

Agriculture et économie

Tous deux sont issus d’une famille modeste: un père paysan pour Pascal Corminboeuf, un père représentant de commerce dans le revêtement de sol et une mère ouvrière pour Claude Lässer. Au tournant entre l’adolescence et l’âge adulte, tous deux entrent à l’université. L’actuel ministre des Finances, comme prédestiné, se lance dans les sciences économiques et restera dans ce milieu toute sa vie avant son élection: analyste financier chez Credit Suisse, économiste dans sa commune de Marly, responsable financier et chef du personnel chez Illford, et enfin chef du personnel et directeur administratif chez Ciba-Geigy à Fribourg.

Sa retraite? Il la voit entre chiffres et électrons, comme président de l’entreprise électrique Groupe E. Mais aussi en voyages: «Nous avons une petite maison au Tessin. Une maison rustique, qui n’a pas de chauffage.»

Parcours très différent pour Pascal Corminboeuf. Le 24 juin 1968 – il a une mémoire des dates infaillible –, il décide d’arrêter ses études de lettres et de faire ce qu’il a toujours voulu. Il se lance dans l’agriculture comme son père. Il devient son propre chef. Une passion qui ne l’a jamais quitté. «Vous me présentez cinq mottes de terre, ajoute-t-il. En les sentant, je sais vous dire quelles cultures ont poussé dans chacune d’entre elles.»

Comme l’ancien conseiller d’Etat vert neuchâtelois Fernand Cuche, il prévoit de retourner à la terre en 2012: «Avec mon frère, nous cultiverons des tournesols, des céréales et des betteraves sucrières.» Il s’émerveille de choses simples, comme un tout jeune épi de froment. «Même quand il fait 5 millimètres de haut, tout est déjà là. C’est un épi normal, mais en miniature.»

L’atypique et le pressé

Si les deux ont été syndics de leur commune, leur parcours politique ne se ressemble pas. Un chemin classique pour Claude Lässer. Mais il ne lui aura fallu que 10 ans entre ses débuts à l’exécutif de Marly en 1986 et son arrivée au Conseil d’Etat en 1996, avec un passage au Grand Conseil entre 1991 et 1996. Il est à la tête des Travaux publics jusqu’en 2004 avant de rejoindre les Finances.

Le second a fait 19 ans au Conseil communal (exécutif) de Domdidier, sous la bannière «Mouvement d’action communale» qu’il a créé. Après un échec à la préfecture de la Broye, il accède au gouvernement en un seul essai: «J’ai réussi parce qu’il y avait des places disponibles, car trois conseillers d’Etat partaient. J’étais un paysan heureux et un syndic. Si j’échouais, je n’avais rien perdu.»

Vote des étrangers et finances saines

Et la postérité dans tout cela? Pascal Corminboeuf aura marqué comme le seul magistrat indépendant de Suisse romande: «J’ai une grande liberté, je ne dois rendre de comptes à aucun parti. Vous ne saurez jamais où je me situe, car cela dépend des objets. Comme paysan, j’ai appris l’indépendance, à devoir compter sur moi-même, à payer mes erreurs. Cela amène à avoir une approche pragmatique.»

Il laissera aussi l’image de celui qui aura accéléré les fusions de communes (elles sont aujourd’hui 165) et mis en place le droit de vote et d’éligibilité des étrangers au niveau communal. Il aura quelques regrets, dont les dividendes de la vente d’or de la BNS: «Je soutenais l’idée de faire quelque chose d’emblématique.»

Claude Lässer aura une image qui lui colle à la peau, même s’il la réfute: celle d’un «père la rigueur assis sur son tas d’or». Avec la prudence de tout directeur cantonal des Finances, il aura participé à la bonne santé de l’Etat de Fribourg. Malgré un budget 2012 moins bon que les précédents, il laisse une fortune cantonale brute de 1,3 milliard de francs et une fortune nette de 800 millions. La droite voudrait des baisses d’impôts, tandis que la gauche demande des investissements.

Le ministre a créé la polémique ces derniers mois quand il est apparu qu’il était celui qui touchait le plus de jetons de présence, soit 83’000 francs pour divers mandats, comme des conseils d’administration, où il représente l’Etat. «Je ne l’ai pas fait en catimini. Le Grand Conseil a décidé en 2004 qu’ils étaient acquis par le conseiller d’Etat en question.»

Racines fribourgeoises

Malgré leurs différences, les deux sont d’accord sur un point. Ils le disent d’eux-mêmes: ils ont fait partie d’un gouvernement qui a redoré l’image de Fribourg à l’extérieur. «Notre canton est vu comme un modèle, et non plus comme une région folklorique, note Claude Lässer. Il a su garder ses racines, tout en se modernisant.»