Humanitaire

Terre des hommes va devoir licencier 50 collaborateurs

L’organisation humanitaire d’aide à l’enfance fondée par Edmond Kaiser affiche un déficit pour 2018 de 14,5 millions. Les licenciements concernent avant tout le siège de l’organisation à Lausanne

L’humanitaire souffre. L’organisation non gouvernementale Terre des hommes est en crise. Elle a découvert en mars un trou financier pour 2018 qui se chiffre à 14,5 millions de francs sur un budget de 113 millions de recettes pour la même année. Ce déficit aura des conséquences. Un comité à l’interne travaille à amortir le coup, mais une cinquantaine de personnes sur les 227 que compte le siège devraient être licenciées une fois que le Bureau du Conseil de fondation aura adopté le plan de restructuration le 17 mai prochain.

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Mesures draconiennes

Le problème ne provient pas d'une défection des bailleurs de fonds. Porte-parole de Terre des hommes à Lausanne, Ivana Goretta ne s’en cache pas: «Nous avons commis une erreur d’estimation de notre capacité à obtenir les recettes prévues. Nous avions anticipé un déficit de 7 millions que nous aurions épongé en partie par nos réserves. Mais il s’est finalement élevé à 14,5 millions.» Comme nombre d’organisations humanitaires, Terre des hommes a moins de difficultés à lever des fonds pour des projets spécifiques. Il est en revanche beaucoup plus ardu d’obtenir des fonds à libre disposition. Son financement: 26% de son budget (10 millions par an) sont financés par la Direction pour le développement et la coopération (DDC), 18% par l'Union européenne, 13% par le programme européen Echo qui ne financera plus les ONG suisses à partir de cette année, 6% par la Chaîne du bonheur et 11% par USAID. L'ONG exécute aussi des mandats pour la DDC dont le montant se chiffre à 6,3 millions pour la même période. Même si le risque de faillite a été envisagé, le directeur général Vito Angelillo rassure. Le danger est écarté. «Nous devons économiser 16 millions de francs.»

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Au siège à Lausanne, l’organisation fondée par Edmond Kaiser en 1960 et très connue des Suisses prend désormais des mesures drastiques pour ne pas porter préjudice à son action sur le terrain. Elle va ainsi concentrer ses activités à Lausanne sur un seul bâtiment sur les deux qu’elle occupait. «Nous examinons toutes les économies que nous pouvons faire avec une priorité: ne pas toucher à nos actions sur le terrain. Nous avons gelé plusieurs activités et réduit fortement les voyages pour se rendre dans le terrain à partir du siège», poursuit Ivana Goretta. N’est en revanche pas touchée la dizaine de collaborateurs à l’antenne zurichoise de l’organisation. Terre des hommes Suisse à Genève n’est, quant à elle, pas concernée, étant depuis 1972 une entité juridique différente.

Terre des hommes dont les bénéficiaires sont passés en quelques années de 1,2 million à 4,2 millions en 2018 va maintenir ses opérations dans les Etats où les risques humanitaires notamment pour les enfants sont les plus aigus, comme dans la région du Sahel. Elle a 330 personnes en Irak et quelque 150 collaborateurs à Cox's Bazar au Bangladesh. «Oui, mais ce sont surtout des employés locaux, précise la porte-parole. Au Bangladesh, nous avons une vingtaine d’expatriés au camp de Kutupalong.»

Vision 2030

Présente dans 48 pays, l’ONG qui se décrit comme la plus grande organisation suisse d’aide à l’enfance nourrit, depuis 2016, des ambitions beaucoup plus grandes au travers de sa vision 2030. Elle entend avoir un impact à plus long terme et non pas réagir simplement dans l’urgence. «Nous avons sans doute entamé le virage un peu vite, il faut désormais un coup de frein», admet Ivana Goretta. Selon la vision 2030 de Terre des hommes, l'organisation entendait viser un budget de 140 millions. Entre 2016 et 2018, au vu des crises notamment en Syrie et en Irak, «il y a eu une bulle», souligne Vito Angelillo. Son organisation a souhaité profiter des fonds qui abondaient sur le marché de l'humanitaire. La croissance a toutefois été mal gérée. Vito Angelillo le souligne: «Je suis responsable, mais pas coupable. Nous sommes une PME mais avec la complexité d'une multinationale.»

L'ONG lausannoise n'en est pas à sa première crise. En 1997, elle affichait un déficit de 2,8 millions et avait dû licencier plusieurs collaborateurs. Aujourd'hui, parmi les employés, la colère gronde. On a très mal vécu l'improvisation dans l'estimation des fonds disponibles. Le directeur financier lui-même est en congé maladie. Un employé le confie au Temps: «Le personnel est très fâché. Il a voté à 70% pour que le directeur soit exclu de la gestion de la crise. Car soyons clairs. C'est le résultat d'une absence de pilotage financier et budgétaire», explique-t-il avant d'ajouter: «Beaucoup de salariés avaient tiré la sonnette d'alarme il y a longtemps déjà. Mais on a continué cette fuite en avant.»  

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L’ONG le reconnaît. Il est de plus en plus difficile de répondre aux critères des grands bailleurs de fonds pour obtenir une aide financière. Ils sont de plus en plus exigeants, que ce soit l’Union européenne ou Usaid par exemple. Les difficultés que connaît Terre des hommes concernent aussi d’autres organisations comme l’Entraide protestante, laquelle a affiché un déficit à plusieurs millions. Aujourd’hui, Terre des hommes est en quête active de fonds. Elle est en discussion avec la Direction du développement et de la coopération (DDC) voire avec l’Etat de Vaud. A Berne, le message est clair: «La DDC attend de l'ONG désormais qu'elle clarifie la situation et qu'elle propose des mesures réalistes pour équilibrer le budget 2019. (...) Afin de s’assurer du bien-fondé des mesures d’assainissement et de leur efficacité, la DDC a intensifié le dialogue. »

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