«Le vallon de Saint-Imier. Ses villages de Villeret, Cormoret, Cortébert, qui s'égrènent au fil de la Suze, dont ils ont tiré la force hydraulique. Des bourgs urbains, avec leurs maisons carrées et alignées, des tas de fenêtres, des façades banales, des petites usines dispersées.» C'est le paysage suggéré par Raymond Bruckert, 73 ans, «sage» Jurassien bernois, «ou du Sud», lorsqu'on lui demande de nous emmener à l'endroit le plus typique de sa région.

Un Jura bernois qu'il décrit comme austère, secret, pudique, besogneux, tourmenté, méconnu. «Terra incognita», dit-il. Au statut politique particulier, minoritaire dans un grand canton alémanique, qui attend dans une large indifférence le rapport de l'Assemblée interjurassienne, en décembre. L'AIJ est appelée à dessiner le modèle institutionnel le plus à même de favoriser l'émancipation des Juras.

Intellectuel en pays ouvrier

Avec son abondante chevelure et sa moustache poivre et sel, Raymond Bruckert détonne sur les trottoirs de Saint-Imier. L'intellectuel, scientifique, universitaire et écrivain s'en défend. Né à Bienne, il s'est installé il y a quarante ans à Plagne, à 10 kilomètres, dans la montagne. «J'y ai dirigé la fanfare, je me sens proche des gens d'ici. Pas question de m'abstraire de ce milieu simple, agricole, ouvrier.» Ne dites pas à Raymond Bruckert qu'il est une élite, ça ne se fait pas dans un Jura bernois qui n'aime pas les têtes qui dépassent. Qui ne les hait pas non plus, car à la vérité, il n'y en a pas vraiment.

Après la visite du centre des villages, le guide Bruckert emmène le visiteur à l'ouest de Saint-Imier, à «La Clé», la nouvelle zone industrielle. «Nous avons notre histoire, liée à la principauté épiscopale de Bâle, nous sommes des horlogers rationnels. Mais nous sommes aussi ouverts au progrès technologique et à la modernité», assène Raymond Bruckert, fier de montrer que la haute technologie a ses quartiers dans le vallon de Saint-Imier. «Comme dans toutes nos vallées», insiste-t-il, car dans le Jura bernois, il n'y a pas de centralité, mais une addition de microrégions.

Civilisation des métairies

Après l'ode à l'industrie, changement d'horizon, direction le «roi des sommets jurassiens», baptisé ainsi par le photographe Beat App: Chasseral, à 1607 mètres, repérable à son antenne de télévision. «J'y saute à pieds joints, s'enthousiasme Raymond Bruckert. C'est notre montagne, tous les Jurassiens bernois la connaissent. Les Seelandais aussi. On y monte pour se balader, pour le paysage. Pour les métairies.»

Arc-boutés sur leurs établis à l'ombre de l'ubac et de l'adret, privés parfois de soleil de longs mois, les Jurassiens bernois se lâchent à Chasseral. «C'est la civilisation de la métairie, raconte le guide. Ici, on apprécie la sérénité des fermes-auberges, la reviviscence des us et coutumes. La coexistence entre cultures. On y côtoie en bonne harmonie les Alémaniques. On s'y détend, on y danse, on y mange. On refait le monde, on fait notre politique.»

Ringardes, les métairies? «Détrompez-vous, corrige Raymond Bruckert. C'est au contraire la vraie vie, celle des villes nous apparaît artificielle. Nos jeunes, qui ne sont ni ringards ni passéistes, trouvent également leur bonheur parmi les métayers.» Même si les jeunes sont toujours plus nombreux à quitter le Jura bernois, n'y trouvant pas d'emploi à la hauteur de leurs formations.

De Chasseral, retour dans la vallée, pour remonter ensuite chez Raymond Bruckert, à Plagne. «Les vallées du Jura bernois sont urbaines, Moutier et Saint-Imier sont de petites villes. Mais ici, à Plagne, c'est la campagne.» Une campagne pluriculturelle. «Oui, le boucher et le paysan sont alémaniques, le bourgeois est francophone. Et il y a l'allogène», explique Raymond Bruckert.

Identité multiple et complexe

«Si nous avions une identité forte et unique, ça se saurait», poursuit-il. Racontant l'«occupation bernoise» du XIXe siècle: «En 1815, Berne ne voulait pas du Jura, mais il l'a pris par défaut. Les Bernois ont alors imposé une forte immigration, nous avons failli être germanisés. Certains villages l'ont été. On constate aujourd'hui un effet inverse.»

Ingrédient du conflit jurassien, l'immigration de paysans alémaniques dans le Jura bernois a modifié le paysage social. «Par chance, nous sommes tous protestants», note Raymond Bruckert. Soulevant une particularité: «Certains sont plus protestants que d'autres!» Rapport aux sectes implantées «à plus de 1000 mètres», sur les hauteurs de Tramelan.

«Nous avons deux, voire trois identités qui cohabitent», la troisième étant celle de citadins biennois qui font des villages du sud du Jura bernois des cités-dortoirs. «Nous n'avons pas la même mentalité, une autre vision du monde, mais nous vivons ensemble, pacifiquement, en nous acceptant.»

Pas de grands hommes

L'hétérogénéité du Jura bernois n'aide pas à façonner une notoriété. Tout au plus sait-on qu'il est minoritaire. «Et pas reconnu, enchaîne Raymond Bruckert. Il y a l'indifférence de la majorité alémanique bernoise et de la Suisse romande. A la TV, lorsqu'on présente les résultats des votations, on évoque les six cantons romands, mais nous, nous n'existons pas. On semble être nulle part.»

Le Jura bernois ne fait guère d'efforts pour se faire connaître. «Nous sommes une minorité qui ne se prend pas en main. Ici, on trait ses vaches, on est consciencieux. Mais on ne se vend pas. Ce n'est pas dans nos gènes. Le Jura bernois ne sait pas se déboutonner. Il est pudique.»

Au point d'indisposer le sage lorsqu'on l'invite à citer les grands hommes de la région. «Virgile Rossel, des graveurs travaillant pour les rois de France, des horlogers», élude-t-il. Et des contemporains? «Il n'y a personne. Nos ambassadeurs sérieux, ce sont nos industries, Longines et Tornos.»

Les choses seraient-elles différentes si le Jura bernois formait un nouveau canton avec le Jura, comme pourrait le suggérer l'Assemblée interjurassienne? «Neutre» dans la question, Raymond Bruckert pense que non. «Ici, on ne fait pas de politique. On n'est pas républicain, on n'aime pas le pouvoir centralisé. Nous sommes pragmatiques, proches du terroir et de notre travail. Il y a une grande inertie.»

Et un dilemme: où le Jurassien bernois est-il «chez lui»? Dans le Jura ou le canton de Berne? Raymond Bruckert s'encouble: «On est chez soi dans le Jura Sud, qui est dans le canton de Berne. C'est bien le nœud du problème.» Et d'oser une piste que l'AIJ n'a pas étudiée: créer un canton de Bienne, avec le Jura bernois comme arrière-pays.

Hyperactivité culturelle

S'il peine à définir la forme institutionnelle qui lui siérait le mieux, le Jura bernois défend son identité francophone au travers d'une hyperactivité culturelle. «Nulle autre région ne produit autant de publications», relève l'écrivain, énumérant alors les lieux culturels: «Moutier avec ses musées, Tavannes et son Royal, Saint-Imier avec son centre culturel et Espace noir, La Neuveville, Tramelan... Il faut tous les citer, car en culture non plus, il n'y a pas de lieu central.»

S'il «ne sait pas se déboutonner», l'austère Jurassien bernois raffole de spectacles, d'expositions, de musique, de lecture, de production artistique. Un peu comme s'il dédoublait sa personnalité, une fois sorti de l'atelier. Mais sans excès. Sans que ça se sache. Dans l'intimité, en toute modestie.

Au terme du voyage à travers le Jura bernois, Raymond Bruckert lâche cette formule: «N'êtes-vous pas terriblement déçu de ce que j'ai pu vous dire et vous montrer?»