Comment tirer de leur piège pakistanais David et Daniela, les otages suisses détenus par les talibans depuis quatre mois? «C’est la plus difficile situation de ce type que la Suisse ait jamais eu à affronter», estime une personne qui suit le dossier. Car les deux voyageurs sont désormais séquestrés dans ce qui peut être considéré comme la région la plus dangereuse du monde, ce que montre bien l’analyse du terrain réalisée pour Le Temps par le GCTAT, un centre genevois spécialisé dans l’étude des mouvements djihadistes.

Enlevé au nord du Baloutchistan, le couple suisse est probablement détenu à 500 kilomètres de là, dans la région de Miranshah, fief des Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP), le groupe qui l’a kidnappé. Cette hypothèse, nourrie par des informations recueillies sur place, repose sur le fait que tous les chefs des TTP se trouvent dans ce secteur et veulent avoir des prisonniers aussi précieux sous leur contrôle immédiat. En échange des otages, les TTP réclament 2 à 3 millions de dollars, ainsi que la libération d’une centaine de prisonniers talibans.

Première complication: les TTP n’ont pas un mais trois chefs principaux, dont Waliur Rehman, l’homme qui détient les Suisses, Hakimullah Mehsud, le commandant suprême, et Hafiz Gul Bahadur, réputé ombrageux et difficile à contrôler.

Si une éventuelle rançon semble promise à Waliur Rehman, les deux autres barons voudront leur part de bénéfice politique, celle qui découlerait de la libération de prisonniers talibans. Il sera donc difficile pour les autorités suisses de délivrer les otages par le seul paiement d’une rançon. Et le Pakistan n’a en principe aucune envie de faire sortir de prison de dangereux combattants islamistes.

Second facteur de risque pour les otages: la région grouille de groupes djihadistes locaux ou internationaux – au moins six y sont répertoriés. Le plus sinistre est un nouveau venu baptisé Ittihad Moudjahedin Khorasan, sorte d’escadron de la mort destiné à assassiner espions et traîtres à la solde de l’Etat pakistanais ou des Occidentaux.

Cette pratique de l’élimination physique par les groupes islamistes n’est en elle-même pas nouvelle. «En 2009, on comptait 385 chefs de tribus égorgés pour avoir vendu de l’alcool ou espionné au profit de l’Etat pakistanais, rappelle Georges Lefeuvre, un spécialiste français de la région. C’est un coupe-gorge, le pire endroit où l’on puisse être kidnappé.»

Depuis un mois, la région est en outre sous le feu de drones américains qui pilonnent sans relâche Al-Qaida et ses alliés. Trois militants tués jeudi, trois autres lundi, quatre dimanche, huit la semaine dernière, toujours près de Miranshah… «Ces frappes ne contribuent certainement pas à stabiliser la région», observe sobrement un fonctionnaire suisse.

En accroissant le sentiment de paranoïa sur le terrain, les missiles américains menacent le fragile équilibre entre organisations djihadistes et populations locales, estiment certains analystes. Les alliances tissées au fil des années se dissolvent avec la mort des chefs islamistes, les groupes se divisent et se méfient les uns des autres. Pour Berne, faire sortir les otages suisses de ce guêpier, sains et saufs, sera une redoutable épreuve.