valais

Le territoire intouchable des Valaisans

En Suisse, il est le canton qui devra dézoner le plus de terrains si la révision de la LAT est acceptée.«Le Temps» a rencontré ceux qui ont œuvré à l’aménagement du territoire. Pour comprendre comment on en est arrivé là

Ils sont retraités depuis longtemps. Mais dans un Valais en guerre contre le dézonage de milliers d’hectares que veut lui imposer la révision de la loi fédérale sur l’aménagement du territoire (LAT), ceux qui ont travaillé au développement territorial du canton racontent leur histoire. Le Temps a entendu leurs récits pour comprendre comment le Valais est devenu le cancre de la Suisse, le canton doté de la plus grande zone à bâtir proportionnellement au nombre d’habitants.

«A l’époque, il y avait déjà un souci d’utiliser le sol judicieusement mais la rationalité économique primait, se souvient Bernard Comby. Nous avions élaboré la première délimitation régionale du Valais, qui a notamment servi de base territoriale pour une planification hospitalière et scolaire.» Formé en économie, il a 25 ans quand il dirige pendant deux ans l’Office de la planification, entre 1965 et 1966, l’ancêtre du Service de développement territorial. Il deviendra ensuite, pendant treize ans, le seul conseiller d’Etat radical au sein d’un exécutif PDC.

A ce moment-là, la notion de zone à bâtir n’existe que dans les agglomérations. Ailleurs, on peut construire n’importe où. «Le premier choc des Valaisans date de 1972, quand la loi fédérale sur la protection des eaux entre en vigueur», raconte Jean-Daniel Crettaz. Formé comme architecte à l’EPFZ, il est adjoint puis chef de l’Office de la planification de 1969 à 1979. «Cette loi exige la réalisation d’un plan directeur des égouts, qui fixe un périmètre et fait la différence entre zone à bâtir et zone non constructible, explique-t-il. Jusque-là, beaucoup pensaient que seul l’équipement d’un terrain était déterminant pour le rendre constructible.»

La même année, le canton se bat contre les AFU, des arrêtés fédéraux urgents dont les aménagistes se souviennent encore. Le peuple suisse ayant refusé la première LAT en 1971, ces textes ont amené le canton à définir des zones à bâtir restreintes pour les communes n’ayant pas de plan de zones. Tout ce qui était hors périmètre était gelé jusqu’à l’adoption d’un plan. «Ça a fait un tollé ici», se souvient Jean-Daniel Crettaz. Avec quelque 14 000 recours en justice.

«A cette époque, les communes ont planifié leur zone pour une population qui allait doubler, comme l’exigeaient les AFU», explique Bernard Attinger, ancien architecte cantonal, formé en aménagement du territoire et en urbanisme à Paris, qui a chapeauté l’office au début des années 80. «Mais pour éviter des zones à bâtir trop petites qui auraient fait grimper les prix des terrains, on a défini de grandes surfaces avec une faible densité de constructions.» Certaines d’entre elles n’ont pas été utilisées dans les villages de montagne, dont la population a peu augmenté. Elles s’additionnent aujourd’hui pour former une zone à bâtir trop vaste et jamais corrigée.

Au début des années 80, l’office aide les communes dans l’élaboration de ces plans. «Je me souviens d’une séance à Savièse, avec quelques centaines de citoyens, raconte Bernard Attinger. Certains d’entre eux ont fait remarquer que les zones à bâtir avaient été placées là où se trouvaient les terrains du président ou des conseillers majoritaires. Le président a répondu: «On nous aurait pris pour des crétins si on ne s’était pas servis les premiers!»

En 1985, René Schwery, ingénieur de la Ville de Sion, est nommé chef du premier véritable Service de l’aménagement du territoire. Les mentalités changent: le Valais approuve avec 75% des voix la première loi cantonale d’aménagement du territoire (LCAT). Une révolution, quinze ans après le choc du plan directeur des égouts. René Schwery est resté en poste jusqu’en 2009, date à laquelle il a fait valoir son droit à une retraite anticipée. Il a refusé de témoigner. Pour plusieurs interlocuteurs, ses relations avec Jean-Michel Cina étaient difficiles. Le nouveau conseiller d’Etat, élu en 2005, est confronté à un chef de service qui bénéficie d’appuis politiques et ne partage pas sa vision du Valais. «Le problème de René Schwery, c’est qu’il n’a pas de formation adéquate et qu’il a engagé quelques personnes qui avaient aussi une formation insuffisante en aménagement du territoire», estime Bernard Attinger.

«La situation actuelle est le résultat d’une structure sociopolitique et culturelle propre au Valais, où les communes ont un pouvoir plus important qu’ailleurs», analyse Bernard Comby. Les présidents de commune intercèdent souvent auprès du Conseil d’Etat en cas de conflit. «Cela se fait assez souvent en Valais, quel que soit le parti politique», souligne-t-il. Des communes ont ainsi pu être avantagées par leur lien avec des ministres. «Le canton a freiné certaines ardeurs, mais pas aussi systématiquement que l’auraient voulu certains aménagistes, reconnaît-il. Cette proximité des pouvoirs communaux et cantonaux présente des aspects positifs; mais elle n’a pas toujours favorisé une politique judicieuse d’aménagement du territoire!»

70% des Valaisans sont propriétaires, souvent par héritage. Or, ce sont eux qui valident les plans d’aménagement communaux pendant les assemblées primaires. Pour autant qu’ils tombent d’accord. Nendaz n’a par exemple toujours pas réussi à valider le sien. Comme une dizaine d’autres communes. Le gouvernement peut établir un plan de zones si les pouvoirs locaux ne s’exécutent pas. Mais cela ne s’est jamais fait dans toute l’histoire du service…

Au départ de René Schwery, Jean-Michel Cina saisit l’occasion de reprendre le pouvoir sur son Service du développement territorial. Il y nomme Damian Jerjen, un économiste qui termine tout juste un post­grade en aménagement du territoire. Le service compte aujourd’hui 14 équivalents plein temps, dont une bonne proportion de jeunes urbanistes, et un budget de 3 millions. Des moyens suffisants, selon Damian Jerjen. Qui estime que la taille des zones à bâtir actuelle est quasiment équivalente à celles dessinées en 1985. «Globalement, la surface de zones dévolues à l’habitat s’étendait sur environ 13 000 hectares, selon une étude de 1985, explique-t-il. Selon les chiffres 2012 de l’Office fédéral du développement territorial (ARE), la surface des zones d’habitation est aujourd’hui de 13 549 hectares.» Le Valais aurait donc respecté les exigences de la Confédération en augmentant peu sa zone à bâtir ces dernières décennies.

A travers Damian Jerjen, le Valais d’aujourd’hui parle de fusions de communes, de collaborations régionales, d’une mentalité qu’il convient de faire évoluer pour une «utilisation plus solidaire des terrains». Le «cancre» fait tout pour apprendre. Mais dans quatre ans, Jean-Michel Cina aura terminé son dernier mandat. Et l’avenir du service dépendra de la volonté politique de son successeur.

«En Valais, les communes ont un pouvoir plus important qu’ailleurs»

Publicité