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Angèle Hirschi, Jurassienne qui raconte pour la première fois l'angoisse d'avoir vécue dans une ferme bernoise menacée d'incendie par le FLJ.
© Massimo Piovesan

JURA

«Ils étaient des terroristes, pas des héros»

Pendant les années sombres du Front de libération du Jura, Angèle Hirschi et sa famille ont vécu sous la protection de la Confédération, exploitant une ferme «bernoise» dans les Franches-Montagnes. A 80 ans, elle raconte ce qu’elle n’avait jamais dit

Longtemps, Angèle Hirschi a tu cette histoire. Par pudeur. «A l’époque, on ne disait pas les choses.» Mais aussi parce que le conflit jurassien apaisé – son volet politique s’est clos cette année avec les votes de Moutier, Belprahon et Sorvilier – permet de prendre du recul. «Aujourd’hui, à 80 ans, mes cheveux blancs me libèrent. Je peux raconter ce que j’ai vécu à tout le monde», explique l’alerte octogénaire à la table de sa cuisine, dans son petit appartement de Lajoux (JU).

Ce qui est arrivé à Angèle Hirschi? Elle a vécu au plus près la terreur semée par le Front de libération du Jura (FLJ), auteur d’incendies et d’attentats de 1962 à 1964 dans la région.

Le choc de 1962

En 1958, Angèle Jolidon épouse Robert Hirschi. Ils s’installent à la ferme dite Les Combes, sur le territoire de Lajoux, un domaine exploité par la famille Hirschi depuis 1916, mais qui appartient au canton de Berne depuis 1956. En 1962, c’est le choc: contrairement aux promesses du gouvernement bernois, la ferme et les terres sont vendues avec d’autres à la Confédération qui ambitionne de faire de ce vert plateau parsemé de sapins et de tourbières une grande place d’armes.

C’est un déclencheur clé du combat séparatiste, qui aboutira en 1979 à la création du canton du Jura. «La population s’est levée. Un comité d’action s’est formé contre le projet. Comme Robert et moi n’avions à l’époque aucun moyen de locomotion – que des vélos et des chevaux – nous n’en avons pas fait partie, mais nous soutenions cette lutte en participant aux manifestations.»

Mais en marge de la résistance civile, de mystérieux inconnus, sous le sigle FLJ, incendient d’abord des baraques de l’armée et marquent le territoire. Ils finissent par bouter le feu à l’une de ces fermes «bernoises», aux Joux-Derrière.

«Ouvrez vos munitions»

Alors parents de deux petites filles (3 ans et 1 an), Angèle Hirschi et son mari Robert, aujourd’hui décédé, reçoivent la visite de «trois messieurs de Berne». Leur préoccupation: protéger ces Jurassiens qui habitent le mauvais endroit au mauvais moment. «Ils nous ont donné un numéro où nous pouvions appeler jour et nuit. Et ils ont donné l’autorisation à Robert d’ouvrir sa boîte de munitions de service et de tirer en l’air en cas de danger.» Robert Hirschi échappera aussi à trois cours de répétition de l’armée, par un simple coup de fil au «numéro bernois». «Ils avaient plus peur que nous d’abord. Nous n’avions pas d’ennemis!» se souvient Angèle Hirschi.

Une barrière de 2,50 mètres encerclant la ferme

Mais les fonctionnaires fédéraux reviennent aux Combes. Ils proposent à la famille Hirschi de construire une barrière métallique de 2,50 mètres de haut encerclant la ferme, avec deux portails d’accès cadenassés en permanence. «Mon mari a rétorqué: Mais on n’est pas des singes!» sourit Angèle Hirschi. Les fonctionnaires repartent.

Semaine après semaine, les actes du FLJ font peser la menace d’une radicalisation du combat jurassien. Un chien-loup est ensuite placé chez la famille Hirschi. Mais l’animal pince l’une des petites filles du couple. «J’ai appelé Berne et leur ai donné une demi-heure pour venir reprendre leur chien. Je préférais que la ferme brûle plutôt que ma petite soit estropiée.»

L’homme qui fuit

En juillet 1963, une deuxième ferme vendue par le canton de Berne, au lieu-dit Sous-la-Côte, brûle. La Confédération finit par poster deux hommes aux Combes. Ils montent la garde toutes les nuits, de 21h à 6h. Un soir d’été, les vigiles se reposent sur le pont de grange de la ferme. L’un d’entre eux fume une cigarette. Soudain, à l’orée de la forêt, un homme sort de sa cachette, descend le chemin menant à la ferme et s’enfuit.

Les deux gardes le poursuivent, puis se ravisent: ils reviennent à la ferme, craignant qu’un complice profite de leur absence pour incendier le domaine. Le lendemain, Angèle Hirschi remonte la trace du visiteur nocturne. Elle découvre, sur une coulée surplombant la ferme, un endroit piétiné. «Il aura sans doute renoncé à agir en voyant la lueur de la cigarette. Après ça, j’ai eu très peur. Avec mes moyens de paysanne, j’ai enroulé des draps et une corde autour d’un grand piquet pour en faire une sorte de landau à descendre le long du mur depuis notre chambre. Je me suis dit que si ça brûlait, je pourrais au moins sauver mes filles.»

«Les plus vilaines années de ma vie»

En 1964 enfin, les trois auteurs des attentats et incendies commis sous la bannière du FLJ sont arrêtés. Pour la famille Hirschi, c’est le soulagement. «Une fête! Ce sont les plus vilaines années de ma vie aux Combes», témoigne Angèle Hirschi.

A l’époque, le Rassemblement jurassien (RJ), l’organe politique du combat séparatiste, entretient une certaine ambiguïté avec ces hommes-là. Tout en se distançant clairement des actes de violence, le RJ participe par exemple à la collecte de fonds pour payer les avocats des accusés au moment de leur procès. Aujourd’hui encore, l’un d’entre eux, Marcel Boillat, exilé en Espagne après son évasion de Crêtelongue (VS), reçoit des invitations venant du Jura.

Vote de Moutier

Cette ambiguïté explique aussi la difficulté de raconter pour Angèle Hirschi. Comme si condamner le FLJ revenait à renier le combat jurassien. «Ces hommes étaient des terroristes, pas des héros. Et j’ose le dire la tête haute: c’est l’armée qui a empêché la ferme de brûler», assène aujourd’hui la Jurassienne qui a fini par pardonner. «Je n’ai jamais voulu rencontrer Marcel Boillat. J’ai peur de ma réaction. Je crois lui avoir pardonné, mais je ne peux pas oublier.» A 80 ans, Angèle Hirschi est désormais en paix. Et peut-être que le vote du 18 juin dernier à Moutier – elle y était – y contribue aussi. «J’ai pleuré en pensant à tout cela. Je suis heureuse que ces fermes des Franches-Montagnes aient été redonnées à la terre et aux Jurassiens. C’était une vraie récompense.»


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