Drogues, armes, violences, vols, extorsions… Au Tessin, les «baby gangs» inquiètent. Ces jours, le rappeur local Daytona KK s’est fait agresser par un groupe de jeunes âgés entre 14 et 18 ans. Début juin, une violente bagarre impliquant des mineurs s’est déchaînée dans un bar de Bellinzone. Mi-mai, un garçon de 16 ans a été passé à tabac à Pregassona, échappant de justesse à la mort, par une dizaine de jeunes du sud du canton. Quelques mois plus tôt, cinq mineurs de Lugano étaient arrêtés après avoir menacé le père d’un ami avec un pistolet softair.

Commandant de la police communale de Chiasso, Nicolas Poncini observe que la criminalité juvénile a changé. «Avant, nous avions des groupes d’écoliers s’adonnant à l’alcoolisme et aux drogues douces. Aujourd’hui, nous sommes confrontés à de petites bandes organisées et violentes de jeunes âgés de 14 à 18 ans, consommant aussi des médicaments et produits chimiques, qui s’ennuient et se divertissent en provoquant d’autres jeunes.»

Issus de familles «normales»

Les cas comme ceux de Pregassona sont isolés, mais les autorités sont néanmoins préoccupées. «D’autant que ces gens viennent de familles «normales». Ils ne sont pas sans domicile, issus de la migration ou dans des conditions sociales extrêmes», souligne-t-il. En effet, il s’agit de garçons provenant de tous les horizons sociaux, confirme Reto Medici, juge pour mineurs. «De récentes enquêtes montrent que ce qu’ils ont en commun est plutôt leur mode de vie: sortir la nuit et dormir le jour, en l’absence d’une activité scolaire ou professionnelle.»

Une situation dans laquelle, selon les statistiques, se trouvent de plus en plus de jeunes Tessinois, fait-il valoir, précisant que, dans le canton, 1101 procédures à l’encontre des moins de 18 ans ont été ouvertes en 2019, par rapport à une moyenne de 978 pour la dernière décennie. Quant aux infractions sur les stupéfiants, elles s’élevaient à 459 en 2019, contre une moyenne de 269 entre 2010 et 2018.

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Edo Carrasco, directeur de la fondation Il Gabbiano qui mène des projets visant les jeunes, souligne qu’en dix ans le nombre de personnes à l’assistance sociale a presque doublé au Tessin. «Les jeunes sont très touchés. Il manque 1000 places d’apprentissage. C’est normal de souhaiter un futur, de vouloir se réaliser.» S’ils ne sont pas occupés, ne sont pas épanouis, le risque de criminalité surgit, estime-t-il. «Sans argent, ils cherchent des raccourcis. C’est la fragilité qui les pousse à cela.»

Formation obligatoire

Si nous ne sommes pas attentifs à ceux qui sont en difficulté, nous aurons de graves problèmes, craint-il. «Il faut investir dans les jeunes. L’obligation de formation jusqu’à 18 ans, comme à Genève, est une excellente idée.» Depuis trois-quatre ans, quelques éducateurs de rue circulent sur le terrain au sud du canton pour «prendre la température». Mais les acteurs de prévention en première ligne manquent, déplore Edo Carrasco, ajoutant que le travail social doit être repensé. «Il faut être plus près des familles. Pour demander de l’aide, il faut d’abord avoir une relation. Celle-ci ne se développe pas dans un bureau, mais au café, dans un parc.»

Dans une optique de prévention, le commandant Michael Leupold considère comme «fondamental» le cours «Policiers spécialistes mineurs» qu’il dirige à la Plateforme nationale de formation policière. «Car il sensibilise les policiers aux aspects sociaux et psychologiques des jeunes. Nous travaillons avec des magistrats, psychologues, psychiatres, travailleurs sociaux, écoles et services sociaux.»

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Les causes de la violence chez les mineurs? Adolescents qui se cherchent, familles en rupture, migration, énumère-t-il. «L’argument de la xénophobie est souvent invoqué pour éviter ce dernier point, sensible, mais il est important de considérer les faits.» Ici, la violence n’est plus socialement acceptable pour résoudre un conflit, explique-t-il. «Un jeune qui arrive de Syrie ou d’Afghanistan a un vécu et des repères socioculturels complètement différents. Il y a des cultures où la violence est signe de masculinité.» Environ 80% des auteurs mineurs de crimes sont des garçons, comme chez les adultes, indique-t-il, relevant que les chiffres concernant la criminalité juvénile sont stables dans la majeure partie du pays.

Infractions en hausse

En revanche, en Suisse romande, comme au Tessin, les infractions commises par des mineurs se sont multipliées ces dernières années. «Nous avons remarqué une hausse importante des délits (surtout vols et cambriolages) commis par des mineurs non accompagnés, venant majoritairement du Maroc et d’Algérie», affirme Alexandre Brahier, porte-parole de la police genevoise. L’entraide entre pays européens a permis d’établir que ces jeunes se livrent à un «tourisme délictuel», en changeant de pays et prenant à chaque fois une nouvelle identité, ajoute-t-il.

La criminalité des mineurs s’articule surtout autour de trois axes; la drogue, l’agressivité (bagarres, agressions, rackets, etc.) et la sexualité, soutient-il. «La banalisation de ces phénomènes par leurs idoles ou modèles, comme les rappeurs, crée un fossé entre la réalité et la fiction. Et à cet âge, l’argent facile et le besoin d’appartenance prononcé exacerbent le phénomène de bande.»