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Au Tessin, le cannabis fait concurrence aux cultures maraîchères

Nouvelle source de revenus pour les uns, la culture de la plante à cinq pointes sans THC représente pour les autres une menace pour les légumes

Nous sommes sur la plaine de Magadino, la plus vaste zone agricole du Tessin. Ivan Martinelli, président de l’Association des producteurs de cannabis light du canton, qui regroupe dix producteurs, nous accueille dans ses serres. L’odeur caractéristique assaillit les narines. Sur 15 000 mètres carrés poussent quelque 40 000 plants de cannabis CBD (pour cannabidiol, un cannabinoïde non psychotrope), dit «light», sans aucun produit chimique.

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Ses plantes sont croisées de façon à ce qu’elles contiennent moins de 1% de THC, (tétrahydrocannabinol, le cannabinoïde psychotrope), comme l’exige la législation fédérale. «C’est une plante facile qui donne énormément de satisfaction. Avec quinze heures de lumière – naturelle et artificielle – par jour, je peux atteindre trois cycles de floraison par an», explique le jeune père de famille.

Des légumes sans bénéfice

L’entreprise familiale Fioricoltura Martinelli a été fondée dans les années 1950. «Mes grands-parents vendaient des légumes, mes parents ont introduit les fleurs. L’année dernière, nous avons laissé tomber les légumes parce qu’ils ne rapportaient plus du tout», confie-t-il. C’est pour assurer le futur de la société qu’Ivan Martinelli, floriculteur et diplômé en commerce, s’est lancé l’an dernier dans la culture du cannabis.

Avec des résultats estimables. En un an, le nombre de ses employés a fait un bond de six à quinze. Son succès est tel qu’il a dû sécuriser ses plants. «J’ai subi six vols depuis que j’ai entrepris cette culture.» Il est autorisé à vendre en gros, minimum 250 grammes, et compte des clients dans toute la Suisse dans des secteurs aussi divers que la pharma, l’alimentaire ou le tabac.

Nouvel engouement

Même si la culture est autorisée depuis 2002 au Tessin, les demandes d’autorisation pour produire le cannabis CBD ont fait un saut cette année, passant de quelques-unes les années passées à une douzaine. Selon la Police cantonale, dix producteurs sont actuellement autorisés, d’autres demandes sont en cours d’évaluation. Ce nouvel engouement pour la version light du cannabis suscite cependant une certaine polémique dans le canton.

Agriculteur et député (PPD) à Bellinzone, Claudio Cattori interrogeait fin août le gouvernement communal. Il voulait savoir dans quelle mesure les plantations de cannabis light ont augmenté ces derniers mois sur la plaine de Magadino. «L’autorisation de cultiver ici nous a été donnée pour les fruits et légumes. Or l’on voit toujours plus de champs de cannabis. A ce rythme, nous devrons bientôt devoir importer nos légumes de l’étranger, moins frais et bourrés de pesticides.»

En Suisse interne, certaines valeurs sont encore préconisées, tandis qu’ici, nous sommes moins regardants

Roberto Aerni

«Gains faciles»

Président de l’Union des paysans tessinois, Roberto Aerni regrette lui aussi que «le potager traditionnel soit progressivement remplacé par le cannabis». Il ne croit pas que la qualité des sols tessinois – comme on l’entend souvent – explique la «vague» de nouvelles plantations. «Je pense qu’en Suisse interne, certaines valeurs sont encore préconisées, tandis qu’ici, nous sommes moins regardants, plusieurs se mettent à cette culture à cause des gains faciles qu’elle représente.»

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Député (PLR) au Grand Conseil et ancien chef de la lutte antistupéfiants de la police cantonale, Giorgio Galusero est aussi sceptique. Il souligne que déjà, des gens arrivent de toute la Suisse pour louer des terrains au Tessin afin de cultiver la plante à cinq pointes, au détriment des légumes. «Dès l’an prochain, la pression sera plus forte encore.» «Pour moi, le marché du cannabis «light» n’existe pas; le fumer est comme fumer de la paille! Il s’agit plutôt d’un moyen intermédiaire pour éventuellement passer à la libéralisation du cannabis normal.»

Moins marqué ailleurs

En revanche, pour Sergio Regazzoni, producteur de cannabis CBD et président de l’Association cannabis récréatif Tessin (ACRT), la culture du cannabis light est une opportunité pour le canton. «Plusieurs terrains inutilisés ont été repris par des jeunes. Aujourd’hui, ils vivent grâce à leur travail de culture, alors qu’ils auraient facilement pu se retrouver à l’assistance.»

Ailleurs en Suisse, cette évolution n’est pas aussi marquée, relève Markus Waber, responsable de la communication de l’Union maraîchère suisse: «Même s’il y a des cultures de cannabis light, elles occupent peu ou pas les cultures maraîchères et se retrouvent plus sur des exploitations mixtes.»

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