«L'affaire Verda, c'est l'affaire d'un homme, pas d'un système. Les Italiens l'utilisent pour faire passer le message qu'ils souhaitent une meilleure collaboration en matière d'entraide pénale internationale. Je peux les comprendre. Mais je rejette l'image d'une justice pénale tessinoise qui traînerait les pieds. Nous appliquons les lois suisses et s'il faut les changer, c'est le travail des politiques. Nous, nous faisons ce que nous pouvons dans le cadre légal actuel. Et franchement, quand je vois la difficulté que nous avons parfois à obtenir des renseignements de la justice italienne, tout cela m'agace un peu.»

Emmanuele Stauffer est l'un des six procureurs qui, au sein du Ministère public tessinois (12 procureurs faisant aussi fonction de juges d'instruction, 15 bientôt), traitent les 500 demandes d'entraide judiciaire reçues chaque année dans le canton à raison d'un jour par semaine en moyenne. Les critiques qui pleuvent sur la justice tessinoise depuis qu'un des plus hauts magistrats du canton est soupçonné d'avoir été corrompu par le boss du trafic de cigarettes, Gerardo Cuomo, n'agacent pas que lui.

Rarement le fait de magistrats italiens, les attaques se construisent, selon un scénario connu dans la Péninsule, à partir de lettres anonymes, de témoignages de repentis et de révélations plus ou moins explosives de représentants du demi-monde des trafics. Elles ont été reprises et amplifiées par le ministre des Finances et ancien président de la commission antimafia Ottaviano Del Turco qui, depuis quelques jours, ne tarit pas de critiques à l'égard des juges «aveugles et muets» qui refusent, selon lui, de collaborer aux enquêtes menées en Italie contre la mafia.

Comme le procureur général Luca Marcellini qui a répondu vendredi à ces critiques (voir ci-contre), avocats et représentants de la place financière rejettent avec vigueur l'image d'un Tessin entièrement contaminé par l'argent des fraudes douanières. Le trafic de cigarettes et de métaux précieux, traités dans des fabriques dont certaines appartiennent aux grandes banques, fait partie du paysage au Tessin. Mais tout le monde en relève le caractère marginal. Dix pour cent au plus de l'argent géré dans le canton, le reste provenant de capitaux honnêtes fuyant le fisc italien, affirme un fonctionnaire de justice. «Si vous regardez les sociétés qui gèrent l'argent des trafics, vous retrouvez toujours les mêmes noms, une dizaine de personnes.» Et on le croit volontiers à voir resurgir, en marge de l'affaire Cuomo-Verda, des noms apparus il y a une vingtaine d'années dans la Pizza Connection.

La loi sur les agents fiduciaires, adoptée en 1985, ne permet pas de discipliner cette poignée de financiers de zone grise. Acheter et revendre des cigarettes n'est pas un délit, gérer l'argent que cela rapporte pas davantage. Apporter une aide active à la fuite de capitaux est un manquement pour un banquier, pas pour un agent fiduciaire. «Mais au moins nous avons une loi, relève le même fonctionnaire. Nous sommes les seuls en Suisse.» Et la situation, tout le monde y insiste également, est en train de changer. Les nouvelles normes sur le blanchiment, notamment, ont joué un rôle dissuasif. Les banques, affirme Emmanuele Stauffer, se défont progressivement de leurs clients peu recommandables, même s'ils ne sont actifs «que» dans la contrebande. Restent certains petits établissements moins regardants et le secteur parabancaire. Mais globalement, estime le procureur, la zone grise se rétrécit.

Le canton, toutefois, est très exposé en raison de sa situation géographique particulière. C'est au Tessin qu'ont éclaté les premiers grands scandales financiers des années 70, avec l'affaire Texxon et les déboires de la filiale du Crédit Suisse de Chiasso. C'est au Tessin encore que la Suisse a découvert, au travers de l'affaire de la Pizza Connection, le recyclage des narcodollars. C'est de l'enquête menée au Tessin sur les frères Magharian que sont parties les fuites qui ont allumé la bombe de l'affaire Kopp. Aujourd'hui, les fraudes douanières sont dans le collimateur pour des raisons liées au calendrier politique européen et à la perspective d'une libéralisation du marché des cigarettes en Italie et le Tessin se retrouve aux avant-postes. Mais l'enjeu du débat – l'avenir du secret bancaire – concerne toute la Suisse. Même si, dans le canton italophone, les forces politiques qui défendent le concept isolationniste d'une Suisse zone franche de l'Europe sont particulièrement puissantes.