De l'oratoire de Sainte-Pétronille, qui surplombe la cascade du même nom, la vue sur la vallée est imprenable. Au pied du rocher, la gare, la route cantonale, le bourg, et, au-delà de la zone industrielle, la nouvelle voie de chemin de fer, l'autoroute, la rivière, puis une autre route. Après, c'est à nouveau la montagne. Bienvenue à Biasca, localité tessinoise de 6200 habitants bien calée sur l'axe nord-sud qui traverse le massif du Saint-Gothard.

«Deux lignes CFF, deux routes cantonales, une autoroute. Vous voyez qu'il reste peu de place», fait remarquer le syndic libéral-radical, Jean-François Dominé. Cet avocat est à la tête de la commune depuis vingt ans  - à temps partiel - et se retire au terme de la législature. Il est né au Tessin, mais, comme son nom le laisse deviner, ses racines sont romandes. «Originaire de Vicques, dans le Jura, mon père est venu faire un remplacement ici comme médecin-dentiste accompagné de ma mère, originaire de Rossens, dans le canton de Fribourg. Ils ne sont jamais repartis», se souvient-il.

A l'arrière de la zone industrielle se dressent les hangars utilisés par la société Alptransit durant les travaux de percement du tunnel ferroviaire de base, qui sera inauguré en juin. C'est là que la Confédération envisage de construire des quais de chargement pour les camions si le peuple dit non au deuxième tube routier le 28 février. Or, Biasca et son syndic n'en veulent pas.

De 4 heures à minuit

«Nous comptons sur ce terrain pour étendre notre zone industrielle. Il appartient à la bourgeoisie de Biasca. Il a été mis temporairement à disposition d'Alptransit et doit en principe être renaturé. Mais la bourgeoisie, la commune et le canton partagent la volonté d'y implanter de l'industrie. C'est prévu comme ça dans le plan directeur», détaille Jean-François Dominé.

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Il craint aussi les nuisances et ne veut pas les imposer à ses administrés. «Imaginez. Si l'on refuse le deuxième tunnel, on va nous prendre 80 000 mètres carrés pour faire une station de chargement. Pour que la capacité soit suffisante, on va lever l'interdiction de circuler la nuit car il faudra que les camions puissent s'enregistrer de 4 heures à minuit», poursuit-il.

Ces quais de chargement ne sont qu'une solution transitoire et ne font que reporter de quelques années la création de cette zone industrielle, qui occasionnera elle aussi des nuisances.

Le scénario esquissé par la Confédération en cas de non le 28 février prévoit en effet ce dispositif. Des 900 000 camions qui franchissent chaque année le Gothard, 600 000 (750 000 au maximum) seraient chargés sur des wagons entre Biasca et Erstfeld (UR) via le nouveau tunnel ferroviaire, au rythme de trois trains par heure dans chaque direction. Les terminaux seraient ouverts de 4 heures à minuit et éclairés par des projecteurs.

A Bellinzone, vingt kilomètres plus au sud, la municipalité à majorité de droite a aussi pris position pour la seconde galerie routière. Mais le syndic, socialiste, est d'un avis différent: «Jusqu'en 2010, le Conseil fédéral avait retenu la solution du ferroutage. Puis il a changé d'avis. Ces quais de chargement ne sont qu'une solution transitoire et ne font que reporter de quelques années la création de cette zone industrielle, qui occasionnera elle aussi des nuisances. D'ailleurs, la construction d'un deuxième tunnel absorbe de plus grandes surfaces pour l'évacuation des matériaux excavés que ces stations de chargement», argumente Mario Branda.

La barrière du Ceneri

Le Tessin est divisé en deux par le Monte Ceneri. Au nord, au Sopraceneri, la droite dit oui au deuxième tube routier et non au ferroutage temporaire. Au nord comme au sud de cette barrière géographique, la gauche défend la position exactement inverse, à l'exception de voix syndicalistes dans la vallée de la Léventine.

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Au sud, au Sottoceneri, la droite est en revanche très partagée. Le comité bourgeois tessinois opposé au doublement du Gothard y recrute 90% de ses membres, issus du PLR, du PDC et du Parti vert'libéral. L'économiste Antoine Turner, administrateur de l'Académie d'architecture de Mendrisio et membre du PLR, est l'un d'eux. «Nous ne voulons pas davantage de bouchons ni de pollution», lâche-t-il. Il est convaincu qu'un second tunnel accroîtra le trafic sur l'axe nord-sud, trafic qui se déversera sur un Mendrisiotto déjà très encombré.

Les cartes de la qualité de l'air montrent que c'est le long des autoroutes qu'elle est la plus mauvaise.

«C'est vrai que, au sud du Tessin, nous devons faire face à des queues de frontaliers. Mais les cartes de la qualité de l'air montrent que c'est le long des autoroutes qu'elle est la plus mauvaise. Or, 75% des poids lourds qui traversent le Gothard arrivent au Mendrisiotto. Et le doublement du tunnel le rendra forcément plus attractif», argumente-t-il.

Jean-François Dominé conteste cette analyse: «Ce n'est pas le trafic du Gothard qui encombre le sud. Au Mendrisiotto, on ne voit aucun problème à développer ses propres industries, et tant pis si ça attire davantage de frontaliers et de trafic. Chez nous, à Biasca, nous voulons aussi développer notre industrie. Et les emplois ainsi créés sont destinés à des gens de la région, pas à des frontaliers.»

Au sein de la droite tessinoise, ces deux positions divergentes paraissent irréconciliables. Elles ont provoqué une fracture dont nul ne sait si, après le 28 février, il sera possible de la réparer sans le secours de sainte Pétronille.