La voix de Bruno Bernasconi au téléphone est à peine audible. Ce partisan de l'initiative «pour une véritable liberté dans le choix de l'école», directeur régional du Bureau fédéral de la prévention des accidents, accuse le coup. «Je ne m'attendais pas à un tel écart entre les «oui» et les «non». Les Tessinois ont voté, il faut respecter la décision populaire», dit-il avec philosophie.

Le Tessin a rejeté dimanche à une forte majorité (74,1%) une initiative qui demandait que l'Etat verse des allocations aux parents désireux de placer leurs enfants dans des écoles privées, du primaire au lycée y compris. Calculé en proportion des revenus, le montant de la subvention, ou chèque scolaire, aurait atteint au maximum 50% du coût moyen annuel d'un élève dans le secteur public.

Les Tessinois ont également repoussé, avec une même vigueur (72,3%), le contre-projet élaboré par le Grand Conseil, qui valait pour l'école obligatoire uniquement. Dépeint comme un «cheval de Troie», les opposants à l'initiative craignaient qu'il soit accepté à une courte majorité. La participation aux deux votes a été de 43,1%, soit 10% de plus environ que la moyenne.

«Le corps électoral a désavoué comme rarement le parlement cantonal, qui, bien qu'ayant présenté un contre-projet soi-disant plus modéré dans sa portée que l'initiative, n'avait pas moins approuvé dans un premier temps le texte des initiants», commente le directeur du quotidien de centre gauche La Regione, Matteo Caratti, défenseur de l'école publique. «Les résultats de dimanche indiquent la volonté des citoyens de refermer le dossier de l'école privée, estime-t-il. Plusieurs fois par le passé, en effet, les partisans du privé ont essayé d'entamer, sans parvenir à leurs fins, le monopole de l'Etat, en proposant l'allocation de bourses d'étude ou la défiscalisation des taxes d'inscription. Le message des Tessinois, aujourd'hui, est clair: les parents sont libres de placer leurs enfants dans des établissements privés, mais à leurs frais.» Nonante-cinq pour cent des élèves du canton fréquentent l'école publique.

Le goût de la défaite est amer. Le nombre de «oui» – 21 690 – n'égale même pas celui des signatures récoltées par les initiants lors de leur campagne – près de 25 000. Hormis le district de Locarno (69,6% et 67,8% de «non»), tous les autres ont refusé l'initiative et le contre-projet à plus de 70% des voix. Le vote du district de Lugano était particulièrement attendu. Représentant tous deux l'aile économique du Parti libéral radical tessinois, le maire du chef-lieu, Giorgio Giudici, et la présidente du Conseil d'Etat, Marina Masoni, domiciliée à Lugano, soutenaient l'initiative contre l'avis de leur formation politique.

Un vote «dirigé»

Si les scores enregistrés hier démoralisent les perdants, ils étonnent les gagnants. «Nous aurions été satisfaits avec 60% de «non», franchement», affirme Mario Forni, directeur d'école à la retraite. Cet adversaire acharné de l'initiative et du contre-projet décoche quelques flèches: «Ce vote est un vote contre le clergé tessinois, contre le Grand Conseil, contre la partialité de la télévision qui, par la voix de son chef de l'information, Michele Fazzioli, soutenait l'initiative.» Le directeur de La Regione, Matteo Caratti enchaîne: «C'est un vote contre le Parti démocrate-chrétien et contre la Ligue tessinoise. Ayant tous deux appuyé l'école privée, ils auraient dû réunir 40% des voix. Ils en sont très loin. Leur base ne les a pas suivis.» Mario Forni ajoute cependant qu'«il faudra remédier aux lacunes de l'école publique», soulignées par les initiants. «Il importe notamment de développer l'enseignement des langues et des technologies nouvelles.»

Matteo Caratti élargit la question posée par l'initiative à d'autres débats qui agitent le Tessin et qui tous portent sur la privatisation de secteurs détenus par l'Etat. Il cite les cas de la Banque cantonale, de l'Office du tourisme, des hôpitaux et de l'entreprise cantonale d'électricité. «Au moins, dit-il, les Tessinois ont-ils montré leur attachement à l'école publique.»