Jon Sarott Bischoff et Padruot Fried, les deux chasseurs grisons qui ont abattu en 1904 sur le Piz Pisoc le dernier ours brun de Suisse, doivent se retourner dans leur tombe. Moins d'un siècle après leur glorieux exploit, l'ours est à nouveau à nos portes. Même s'il n'a pas encore vraiment posé sa patte sur le territoire helvétique, le plantigrade n'est plus qu'à une quarantaine de kilomètres de la frontière, côté italien. Un saut de puce pour ce grand marcheur qui risque à tout moment de pointer le bout de son museau dans les Grisons ou au Tessin.

Au début du mois de juin, deux jeunes ourses slovènes ont été lâchées dans le massif de la Brenta, la région du Trentin au nord-est de l'Italie, pour apporter un peu de sang neuf aux derniers descendants de l'ours alpin, deux mâles d'un âge avancé. Un programme de soutien a été mis en place par l'association «Life» de l'Union européenne pour les aider à se reproduire. D'ici quelques années, leur nombre devrait donc s'accroître. Et leur chance de s'installer en Suisse également. L'Italie n'est pas le seul chemin du retour. On assiste aussi à une lente expansion démographique des ours balkaniques, les plus vivaces d'Europe, notamment en Slovénie. Alors qu'à l'Ouest, dans les Pyrénées par exemple, leurs congénères sont en voie de disparition, les ours de l'Est bénéficient d'immenses étendues forestières et se reproduisent facilement depuis qu'ils sont devenus une espèce protégée, voilà près de cinquante ans. Aujourd'hui, ils cherchent de nouveaux territoires. L'un d'entre eux a même été aperçu le printemps dernier près de la frontière autrichienne, dans les Dolomites. Mais ces déplacements spontanés sont rares. Car les réseaux routiers et ferroviaires coupent les corridors de migration, notamment la fameuse autoroute du Brenner.

«Pour l'instant, il ne peut y avoir que des passages épisodiques de l'ours en Suisse, explique Hans Jakob Baumgartner, journaliste et biologiste chargé par la KORA (Coordination de projets de recherches sur les prédateurs) de préparer un dossier sur le retour de l'ours en Suisse. Mais d'ici dix ans, si la population du Trentin se développe, le Tessin et le sud des Grisons pourraient parfaitement accueillir des ours à demeure. Les forêts de feuillus sont des biotopes idéaux, car ils se nourrissent principalement de fruits et de baies.» Leur nombre serait par contre restreint en raison de l'exiguïté du territoire: ils vivraient probablement à cheval sur la frontière italo-suisse.

Des paysans à convaincre

Le retour de l'ours en Suisse posera des problèmes similaires à ceux rencontrés avec l'arrivée du loup et du lynx. Bien qu'omnivore – avec un petit faible pour le miel des ruchers – l'ours capture occasionnellement des animaux domestiques. Les moutons qui pâturent seuls sont particulièrement vulnérables. «Un ours peut faire de gros dégâts, souligne Hans Jakob Baumgartner. Il faudrait convaincre les paysans de revenir aux bonnes vieilles méthodes, du temps où l'homme cohabitait avec les bêtes sauvages: rentrer les bêtes la nuit et les faire surveiller la journée.» Ce retour en arrière demande des efforts aux paysans qui préfèrent souvent être indemnisés pour le bétail perdu plutôt que de changer leurs habitudes. Quant au danger pour l'homme, il reste minime. Les ours sont de grands timides et préfèrent éviter les rencontres. Un accident n'est cependant jamais exclu: l'ours est le roi de la forêt et il le sait. Aucune autre espèce ne le menace. S'il a peur, il n'hésite pas à attaquer.

Après tant d'années d'absence, l'ours a presque été oublié par les Suisses. De l'animal sauvage et solitaire, on ne connaît plus aujourd'hui que quelques pauvres spécimens qui croupissent au fond d'une fosse… Les derniers souvenirs sont des souvenirs de chasse: entre 1850 et 1860, dans le seul canton des Grisons, 37 ours ont été abattus. Depuis quelques décennies, tout a changé. L'ours est désormais considéré dans la loi fédérale sur la chasse comme un animal protégé. En 1979, une convention internationale – la Convention de Berne – le classe même parmi les espèces strictement protégées. Quant aux conditions de vie qui lui sont nécessaires, elles se sont largement améliorées dans nos régions. La forêt a presque doublé de superficie depuis deux cents ans grâce au recul de l'agriculture et à la protection des arbres. Du même coup, les petits animaux qui constituent aussi une base de nourriture pour l'ours se sont multipliés. Les conditions sont idéales pour accueillir aujourd'hui le grand plantigrade. Reste à savoir quand il se décidera à franchir la frontière.