Tessin

Ces Tessinois qui deviennent frontaliers

C’est un phénomène tabou et difficile à documenter. Les résidents du Tessin qui s’installent de l’autre côté de la frontière, conservant un emploi en Suisse, et parfois le domicile, sont en augmentation

De plus en plus de Tessinois s’installent en Italie, tout en conservant leur emploi en Suisse. C’est ce qui ressort d’une enquête réalisée par Ticino & Lavoro, une association à but non lucratif basée au sud des Alpes. Sur les 3900 personnes interrogées, 35% déclaraient envisager de s’installer de l’autre côté de la frontière pour des raisons économiques. Il y a deux ans, dans le cadre d’une enquête similaire, ils étaient 29% à considérer une telle perspective.

Parmi les sondés, 3,4% sont déjà partis vivre en Italie, 4% s’organisent pour le faire, alors que 31,2% y songent. Les 59,1% restants affirment «ne jamais y avoir pensé». A la question «Parvenez-vous à vivre dignement au Tessin avec le salaire que vous percevez?», 44,6% ont répondu «non». Quelques exemples de réponses en vrac: «Seulement grâce à mon épargne», «une partie de l’année», «en me serrant la ceinture», «en faisant les courses en Italie».

Dumping salarial et prix des loyers

«Par rapport au passé, cette tendance est en constante évolution, surtout dans le sud du canton. Elle représente un signal d’alarme et doit certainement être monitorée», estime Giovanni Albertini, fondateur de l’association Ticino & Lavoro et conseiller communal PDC à Lugano. Avec la pression exercée sur les salaires à cause du dumping salarial, l’augmentation des dépenses, les prix exorbitants des loyers et des logements par rapport aux salaires, s’installer en Italie représente une alternative toujours plus prisée par les ménages établis au Tessin, poursuit-il.

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«De l’autre côté de la frontière, le coût de la vie est moins élevé, les loyers sont plus accessibles et acheter une maison devient possible», souligne-t-il, ajoutant que selon l’étude, plus de 70% des répondants salariés ne parviennent pas à économiser. «A la fin du mois, ils n’ont plus un centime.»

Doublement des transferts

D’après les données de l’Office cantonal de la statistique (Ustat), de 2011 à 2018, le nombre de résidents du Tessin qui se sont transférés en Italie a presque doublé, passant de 1572 (289 Suisses et 1283 étrangers) à 2853 (488 Suisses et 2365 étrangers). A ces chiffres, s’ajoutent les cas, plus difficiles à quantifier, de qui vit en Italie de facto, mais conserve un domicile au Tessin.

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Responsable du secteur Société de l’Ustat, Francesco Giudici indique que l’augmentation du nombre de départs du canton – une tendance également observée à l’échelle du pays – vaut pour toutes les destinations (autres cantons et autres pays). «Il est difficile d’établir un lien causal entre les départs et les conditions économiques au Tessin parce que les raisons les engendrant n’ont pas été étudiées. On présume cependant que parmi les étrangers qui partent pour la Péninsule, beaucoup sont des Italiens qui retournent vivre dans leur pays.»

«Motifs encore peu connus»

Directeur de la division de l’économie du Département des finances, Stefano Rizzi considère que l’enquête menée par Ticino & Lavoro «n’a aucune valeur statistique, notamment parce que l’échantillon utilisé n’est pas représentatif de l’ensemble de la population». Le phénomène est plutôt marginal, quantitativement, observe-t-il, «sans qu’il doive pour autant être banalisé».

Les motifs qui poussent ces gens à s’établir en Italie, leur destination et leur situation professionnelle sont très peu connus, fait-il valoir. «Cette décision pourrait ne pas seulement être liée au coût de la vie au Tessin, mais aussi à des choix professionnels, familiaux ou structurels.» Il cite comme exemple le vieillissement croissant de la population et les personnes de nationalité suisse, d’origine italienne, qui décident de retourner vivre leur retraite en Italie.

Phénomène identique à Genève

Le même phénomène se produit près de Genève, rappelle Giovanni Albertini, où près de 25 000 Suisses ont élu domicile en France voisine. L’Hexagone a d’ailleurs lancé des campagnes pour exiger d’eux qu’ils se déclarent et Genève a menacé d’éventuellement interdire aux élèves suisses domiciliés en France l’accès aux écoles du canton.

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«Nous voulons exercer de la pression à Berne pour qu’un statut spécial soit reconnu aux cantons frontaliers et qu’une politique proactive protège le marché du travail dans les zones de frontière. Dans cette optique, nous entendons nous unir avec des associations comme la nôtre à Genève et à Bâle», signale le Tessinois, précisant qu’il s’agit d’un thème tabou qui crée un malaise parmi les politiques. «Ceux-ci préfèrent l’ignorer et faire comme si de rien n’était. Or, pendant ce temps, c’est la classe moyenne qui continue à trinquer.»

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