«Comme présidente du Grand Conseil je tiens à faire une prière pour toutes les personnes dont la vie a pris fin dans les eaux du Rhône.» Voilà ce qu'écrivait Marie-Thérèse Schwery il y a deux ans, alors qu'elle était à la tête du parlement cantonal valaisan.

Comme tous les présidents du Grand Conseil depuis plus de 20 ans, et comme le fera demain Patrice Clivaz, le «grand bailli» actuel, Marie-Thérèse Schwery s'était rendue le premier dimanche de juin à Saillon, sur la colline Ardente où pousse la célèbre vigne à Farinet. Elle y avait assisté à une messe en mémoire de l'Inconnue du Rhône.

Farinet et Antigone

Cette Inconnue est une légende, un mythe créé de toutes pièces par l'association «Les Amis de Farinet» à partir d'une réalité bien tangible, quoique fort macabre. Au printemps 1978, deux pêcheurs de Fully trouvent dans le Rhône, à la hauteur des bains de Saillon, un corps sans tête en état avancé de décomposition. Au point que d'abord on croit qu'il s'agit d'un homme. Avant que les médecins légistes n'établissent que l'inconnu est une inconnue. Le corps n'est pas identifié. Dans ces cas-là, la loi prévoit que les autorités communales du lieu où la découverte a été faite sont chargées de l'inhumation. Aussitôt les Amis de Farinet, comme le raconte leur chef de file, Pascal Thurre, entrevoient la naissance d'un mythe: «Pour nous, le lien avec Farinet est tout de suite apparu. A commencer par le suicide hypothétique: on ne sait pas si notre faux-monnayeur a glissé, s'est jeté dans le vide ou a été abattu par la police. Cette femme, pour nous c'était la fiancée de Farinet, c'était Antigone.»

Une pierre, des pétales

Les Amis de Farinet proposent donc de s'occuper de l'entretien de la tombe. L'Inconnue est inhumée dans le cimetière de Saillon le 1er juin 1978. «La femme sans tête» – son premier surnom – devient bientôt «l'Inconnue du Rhône.» Plusieurs familles, dont cinq se font connaître, veulent voir dans l'Inconnue une fille, ou une épouse disparue et jamais retrouvée. La ferveur populaire fait le reste.

Un monument – un énorme bloc de pierre – est posé au bord du Rhône, à l'endroit où le corps a été découvert. Des pétales de roses sont lancés dans le fleuve. Depuis, un autre monument est apparu, sur la tombe de l'Inconnue, don d'un particulier resté anonyme et dont seul le marbrier connaît l'identité. «Il semblerait qu'il s'agisse d'un homme ayant vécu une histoire d'amour qui s'est mal terminée, par le suicide de sa compagne dépressive qui se serait jetée dans le Rhône», raconte Pascal Thurre.

La complainte de Rollan

En 1990, l'humoriste Jack Rollan se rend à Saillon à la suite de centaines d'autres personnalités pour y honorer Farinet, mais en repart surtout impressionné par l'Inconnue à qui il dédie une Complainte égrenant les hypothèses du drame: «Un amoureux fou aveuglé par la haine», «le Rhône jaloux de tes yeux de Sirène», «un amant déçu qui t'a rayée du monde», «le désespoir ou le feu de la foudre, un crime dans le noir que Dieu seul peut absoudre», ou alors le suicide: «As-tu choisi ton sort à bout de lassitude?»

Le tout entrecoupé d'un refrain qui dit le sens du mythe: «Que notre terre soit légère à ta misère toute nue, Que notre terre soit légère à ton mystère, belle Inconnue.»

Le mystère préservé

Un mystère qui a bien failli être remis en cause: l'an dernier un habitant de Saillon soulève la question d'un test ADN de la dépouille qui permettrait de relier l'Inconnue à l'une des familles. Les Amis de Farinet en débattent en assemblée et parviennent à la conclusion qu'il serait «vain de détruire le mystère par respect pour celles et ceux qui sont attachés à ce coin de terre.»

L'un des intervenants invoquera le parallèle avec le soldat inconnu: «Les responsables ont également refusé le test ADN, ne serait-ce qu'en songeant à la possibilité que les restes de l'Arc de Triomphe puissent être ceux d'un soldat allemand.» Contactées, les familles vénérant l'Inconnue rejettent également le test.

Parmi elles, Simone Favre. Cette Sédunoise originaire du val d'Hérens a vécu un long cauchemar: le 1er mars 1977, sa fille Rose-Madeleine, âgée de 29 ans, disparaît de son domicile lausannois sans laisser de trace. On ne la retrouvera jamais: «Il n'y a pas eu le moindre indice, la police n'a pas reçu la moindre indication, même pas sous forme de canular».

Rose-Madeleine disparue

A 17 heures, ce jour-là, Rose-Madeleine est à maison lorsque son mari part à son travail. Quand il rentre à 22 heures, plus personne. Simone Favre se souvient du peu d'empressement de la police: «Ils n'ont pas fait grand-chose, ils n'ont même pas utilisé de chien pour trouver une piste. Les jours précédents, ma fille m'avait raconté que par, deux fois, un inconnu l'avait suivie jusque devant chez elle.

«Les parents de Rose-Madeleine mobiliseront tous leurs amis, iront jusqu'en Angleterre où leur fille avait effectué un séjour linguistique. «Je ne crois pas aux voyants mais à la fin c'est tout ce qui nous restait, on s'est accroché à ça.» L'un de ces voyants affirme avec certitude qu'il faut chercher dans la forêt du Marchairuz. Douze personnes – des amis de la famille Favre – fouilleront deux fois l'endroit: «Mais si elle a été enterrée, comment aurions-nous pu la trouver?»

Simone Favre pense à un meurtre, peut-être une vengeance: «Ma fille était infirmière. Or quelques jours avant sa disparition un homme est mort lors d'une opération bénigne dans l'hôpital où elle travaillait. Ce soir-là c'était elle l'infirmière de garde.»

Lorsque Simone Favre apprend l'existence de l'Inconnue du Rhône, elle se demande pourquoi la police n'a jamais effectué de recherche dans le canton d'origine de sa fille. Autre regret: «Lorsque j'ai appris qu'on avait trouvé l'Inconnue, elle était déjà enterrée. Si j'avais pu la voir avant, j'aurais pu savoir si c'était ma fille ou non… Elle avait un grain de beauté sous le sein gauche.

Le dilemme de Simone

«Simone Favre pourtant a dit non au test ADN: «Je ne voulais pas remuer tout ça après tellement d'années… Et puis il me reste un espoir, un tout petit espoir que ma fille soit encore vivante, je me dis parfois qu'il y a des gens qui sont réapparus après des années et des années, par exemple des gens qui ont été séquestrés… Et puis je ne sais pas comment je réagirais si on me disait voilà c'est bien votre fille… Quand je suis devant la tombe à Saillon, je me dis, est-ce que… peut-être…»

Simone Favre est persuadée en tout cas que l'Inconnue a bien été décapitée et cela la conforte dans son idée d'un meurtre: «Je ne crois pas que l'eau ait pu lui faire ça, lui arracher la tête.»

Autres hypothèses

Pascal Thurre se souvient qu'à l'époque la police avait avancé l'explication de chocs avec des cailloux ou des troncs d'arbres. L'ancien journaliste explique que la police connaît certainement l'âge approximatif de la victime, mais que là aussi les amis de Farinet souhaitent garder le mystère, la fourchette d'âge des disparues recherchées par les cinq familles allant «d'une vingtaine à une soixantaine d'années». Le plus jeune était une Française, en rupture avec sa famille et qui travaillait dans un magasin sédunois avant de disparaître. La plus âgée était en vacances dans le Haut-Valais avec son mari. Dépressive elle se serait jetée dans le Rhône.

Comme tous les mythes celui de l'Inconnue du Rhône ne sécrète pas uniquement du tragique. A l'époque de la découverte du corps la police interroge un habitant de Saxon dont la femme, elle aussi dépressive, avait disparu. La possibilité qui ce soit l'Inconnue est évoquée. Aux policiers qui lui demandent comment une femme qui se serait jetée au Rhône à Saxon pourrait réapparaître plus haut à Saillon, le veuf inconsolable rétorqua: «On voit bien que vous ne connaissiez pas ma femme, elle aurait bien été capable de remonter le courant.»