Il va falloir s’y habituer. Chaque jour ou presque voit se décider une nouvelle mesure sur le front de la pandémie ou à tout le moins s’en dessiner l’éventualité. Dimanche, la presse dévoilait un projet d’ordonnance de l’Office fédéral de la santé publique (OFSP) imposant des tests rapides réguliers dans les EMS, les écoles et les entreprises notamment. Voilà de quoi donner du fil à retordre aux Départements de l’instruction publique en particulier. Car tester chaque semaine des dizaines de milliers d’écoliers ne serait pas une sinécure.

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Un projet d’ordonnance n’a rien d’un ballon d’essai. C’est donc que le Conseil fédéral y a déjà bien réfléchi avant de le mettre en consultation. Cette dernière, qui a eu lieu auprès des cantons, s’est terminée vendredi. Mais on n’en connaît pas le résultat. Le collège pourrait examiner le projet ce mercredi déjà et prendre une décision. Si la mise en place d’un tel arsenal sera hautement compliquée – il suffit, pour s’en convaincre, d’observer le démarrage extrêmement laborieux de la vaccination –, il signerait pourtant un tournant dans la politique sanitaire de la Confédération.

L’objectif est évident: plus on sera rassuré sur la non-dangerosité des personnes asymptomatiques, moins le confinement (même en mode mineur) sera nécessaire. L’espoir de l’OFSP se fonde sur un cas concret, les Grisons. Après avoir effectué des tests de masse, d’autres dépistages ont été effectués, ce qui a eu pour effet de réduire à quasiment zéro le nombre de cas symptomatiques à la fin de l’année dans ce canton. Par conséquent, les Grisons ont donc opté pour un modèle de tests à large échelle (20 000 par semaine) qui va démarrer mercredi.

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«Irréaliste, hors de prix et disproportionné»

Pour séduisante qu’elle paraisse à première vue, l’idée n’emballe pas les cantons, et pour cause: «Faire des tests systématiques sur tous les élèves est irréaliste, hors de prix et disproportionné par rapport à ce qu’on peut attendre de cette mesure, tranche Christophe Darbellay, ministre valaisan de l’Economie et de la Formation. Dans un monde idéal, où chacun disposerait de plusieurs tests à la maison et n’aurait pas 50 pages à remplir pour l’administration, ce serait parfait. Mais là, ce n’est pas réaliste.» Il rappelle que le Valais pratique déjà des tests PCR ou par frottis buccal à l’échelle d’une classe entière lorsqu’un élève ou un professeur a été testé positif. C’est toute la différence entre une réaction proportionnée et un principe de précaution qui paraît difficile à traduire dans la réalité du terrain.

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La conseillère d’Etat genevoise chargée de l’Instruction publique, Anne Emery-Torracinta, nourrit aussi de sérieux doutes: «Le testing de masse sous-entend une forte complexité logistique pour un intérêt sanitaire qui n’est pas démontré à ce stade de la pandémie. Par ailleurs, les cantons n’ont pas été consultés par la Confédération sur une telle obligation qui paraît peu probable dans un avenir immédiat.» Dans le grand écart permanent que les politiques pratiquent chaque jour, tiraillés entre des impératifs contradictoires, pris en tenaille entre les scientifiques et la société, entre les technocrates et les réalités du terrain, les tests à grande échelle dans les écoles apparaissent comme un casse-tête de plus.

«Ni pertinent ni faisable»

Même la médecin cantonale genevoise, Aglaé Tardin, en convient: «Le testing de masse dans les écoles aujourd’hui n’est ni pertinent ni faisable.» Pour elle, les tests sur les élèves n’ont pas d’incidence majeure sur l’évolution épidémiologique, puisque les enfants sont peu atteints par la maladie et qu’ils la transmettent moins que les adultes. «Nous n’avons aucune donnée qui permette d’affirmer que les écoles sont un lieu de haute transmission, poursuit Aglaé Tardin. A Genève, lorsqu’un enseignant est positif, il a, dans la très grande majorité des cas, été infecté par un autre adulte.» Il n’y aurait donc aucune évidence qu’une telle mesure soit bénéfique pour l’ensemble de la population. De plus, elle requerrait l’autorisation des parents, ce qui complexifierait encore l’affaire. «Et même si on testait 60 ou 70% des élèves le lundi, ça ne suffirait pas à dire que le virus est éradiqué des écoles.»

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Pour la médecin cantonale du bout du lac, mieux vaut se montrer sévère sur les quarantaines plutôt que de prévoir des tests de masse ou, pire, de fermer les écoles, comme le rappelle aussi Anne Emery-Torracinta: «Aujourd’hui, le risque sanitaire ne justifie pas une telle mesure. Une fermeture serait préjudiciable au parcours scolaire des élèves et à leur équilibre, d’autant plus qu’ils ont déjà perdu beaucoup de semaines d’école l’an dernier.» Lundi, une classe de primaire de Cressy a d’ailleurs été placée en quarantaine après qu’un élève a contracté le variant britannique du Covid-19.

Systématiquement médiatisés, les cas de classes en quarantaine donnent cependant une impression biaisée de la situation sanitaire. Ce que prouvent les chiffres des quarantaines collectives à Genève: Depuis le début de la pandémie, sur 1860 classes primaires, dix ont été placées en quarantaine, soit 0,53%. Sur 706 classes au Cycle d’orientation, quatre ont connu la quarantaine, soit 0,56%. A l’école post-obligatoire, quatre classes ont été mises en quarantaine sur 1335 (0,3%). Même s’il faut s’attendre à un surcroît à cause du nouveau variant, ce n’est pas encore alarmant. Si les tests de masse dans les écoles suscitent le scepticisme, il en va tout autrement dans les EMS, «où les infections sont sévères et mortelles», rappelle Aglaé Tardin. Le dépistage scolaire devrait pouvoir attendre.