Pays de gex

Quand le théâtre s’invite à la maison

Le metteur en scène Frédéric Desbordes a décidé de monter chez lui l’œuvre épistolaire de Montesquieu les «Lettres persanes». Première ce soir lorsque tous les meubles seront poussés. La pièce sera ensuite jouée à Genève

Le chat de la maison passe, un chien – un intrus, celui-là – gronde. Sur scène, les acteurs demeurent stoïques. «Que vous êtes heureuse, Roxane, d’être dans le doux pays de Perse, et non pas dans ces climats empoisonnés, où l’on ne connaît ni la pudeur ni la vertu!» clame Benoît Allemane. On le connaît, ce comédien. Il a tourné avec Claude Sautet, a incarné au théâtre Ubu, Saint-Exupéry, Churchill, il est la voix française de Morgan Freeman et il fut le Danton de La liberté ou la mort de Robert Hossein.

On le croise ces jours-ci dans le Pays de Gex répétant les Lettres persanes* de Montesquieu adaptées par le metteur en scène Frédéric Desbordes. La première a lieu ce soir. Pour Benoît Allemane, venir jouer à Saint-Jean-de-Gonville (à 15 km de Genève) «est déconcertant». Non pas à cause du village lui-même. Adossée au Jura, à 500 mètres d’altitude, la bourgade de 1300 âmes est plutôt charmante avec ses vieilles fermes du XVIIIe et ses fontaines. Non, l’étrange dans l’affaire est le lieu où pendant trois jours sera donnée la pièce: la maison du metteur en scène. Frédéric Desbordes a en effet ouvert chez lui en septembre dernier un théâtre baptisé Les 50. Il a en quelque sorte inventé le «home théâtre».

Sa demeure tout en bois et montée sur pilotis est, il est vrai, vaste. La scène (6 mètres sur 4) occupe le grand salon, des rampes d’éclairage ont été montées, un bureau à l’étage fait office de régie, la chambre à coucher du couple s’est muée en loges pour les actrices tandis qu’une bibliothèque fait office de vestiaire pour les acteurs.

La femme de ménage passe

Onze comédiens jouent les Lettres persanes. Ils sont Parisiens, Gessiens, Genevois comme Michele Rizzello et Nelly Uzan, Lausannois comme Raphaël Bilbeny. Benoît Allemane confie sur le ton de l’ironie: «Cela change de nos espaces clos habituels, il se passe ici des choses étranges, une femme de ménage époussette, un tailleur de haies sonne à la porte, on voit tout à coup par la baie vitrée un cheval au galop, cela désacralise quelque peu le métier.»

Elsa Morizot qui a fait partie de la distribution du Ben-Hur de Robert Hossein au Stade de France sourit: «J’ai joué des petits rôles dans des grandes salles, je joue ici un grand rôle dans une petite salle.» Pour placer les quelque 75 spectateurs attendus chaque soir, l’hôte pousse ses meubles et remise téléviseur, commodes et fauteuils. Dans la région, Frédéric Desbordes possède ce qu’on appelle «un public». Il a écrit et dirigé la Fête à Voltaire de 2003 à 2006, a monté en 2004 la pièce Voltaire/Newton (… et inversement) à Saint-Genis-Pouilly, en 2006 le Candide de Voltaire à Ferney-Voltaire avec Marie-Christine Barrault et plus récemment, en 2008, il a mis en scène L’Orphelin de la Chine de Voltaire en France voisine et à Genève.

Pourquoi ouvrir un théâtre à domicile lorsque tant de salles lui tendent leurs fauteuils? «Un pari personnel, lâche-t-il, avoir un propre théâtre autofinancé le jour de mes 50 ans, d’où le nom donné.» L’homme, né à Paris, est de ceux qui osent beaucoup et emmènent ou vont chercher l’art partout. En 1974, il initie l’armée française à l’absurde en mettant en scène La Cantatrice Chauve de Ionesco sur un atoll de Polynésie. Il dirige en 1977 à la demande de Jacques Chirac le premier feu d’artifice de Paris au Trocadéro. Touche-à-tout, il réalise les éclairages au Palace pour Grace Jones, Prince, Madonna et ceux des défilés de haute couture d’Yves Saint Laurent et de Jean-Paul Gaultier. En 1988, il produit le premier spectacle du Planétarium de la Cité des Sciences de la Villette, Les Enfants du Soleil, vu par un million de personnes. Il est dépeint comme «un précurseur du mouvement artistique relationnel». «Mon théâtre mélange l’intime, le familial et le public», aime-t-il à dire. Ce public vient de partout, de Genève et Lausanne mais aussi et surtout du Pays de Gex. «Cette bande de terre possède une richesse intellectuelle incroyable, on y côtoie aussi bien des ingénieurs nucléaires que des philosophes et des diplomates», indique Frédéric Desbordes.

Crises financières évoquées

Un théâtre pour la seule Genève internationale? Non, car «l’autochtone» aussi se déplace. Comme cet artisan rencontré au village: «Cette maison, là-haut, on dirait que c’est l’Asie, on n’est pas habitué mais je suis monté pour aller écouter un concert classique. Je vais aller voir la pièce de théâtre, ce serait bête de louper ça pas loin de chez moi.» Le théâtre Les 50 propose par ailleurs des animations pédagogiques dans les milieux scolaires. «Neuf cents élèves verront les Lettres persanes qui, en France, sont étudiées en classe de première», fait observer Frédéric Desbordes. Cette œuvre de Montesquieu qui date de 1721 est une satire de la société française et de son mode de vie vue par deux Persans lors de leur séjour à Paris qui dure huit ans. «J’aime sa modernité, indique le Gessien d’adoption. Montesquieu parle de crises financières qui ont lieu tous les dix ans, c’est trait pour trait notre histoire récente, et puis on débat en France sur une identité nationale tandis que la Suisse interdit la construction de minarets.»

* 6,7 et 9 mars, théâtre Les 50 à Saint-Jean-de-Gonville 12 et 13 mars, théâtre Les Salons à Genève 18 mars à Divonne http://les50.free.fr

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