Est-ce un signe? S’il est élu au Conseil fédéral, il participera à sa première séance gouvernementale le jour de son 37e anniversaire, le 13 janvier 2016. Mais pas si vite: il n’est pas encore élu. Les doutes commencent en effet à poindre à propos de ce jeune prodige politique, dont la carrière a démarré sur les chapeaux de roue. Cinq ans à peine après sa première élection au Grand Conseil zougois, le voici déjà qui vise la charge suprême de la Confédération.

C’est rapide. Très rapide. Trop rapide? Les partis qui l’auditionneront mardi prochain ne manqueront pas de questionner son expérience et sa solidité politique. Comme ils l’avaient fait en 1999 avec Ruth Metzler, conseillère d’État à mi-temps dans un demi-canton d’à peine 15 000 habitants, qui fut, malgré ce léger bagage, désignée conseillère fédérale à l’âge de 34 ans. Or, Thomas Aeschi n’a même pas cette expérience gouvernementale.

Il est arrivé au Conseil national en 2011 comme une fusée, renvoyant à ses vaches un paysan zougois de son parti à qui il a chipé la place. Au prix d’une coûteuse campagne, disent ses adversaires. On l’a très vite classé parmi les pépites de la génération 2011. L’UDC l’a presque instantanément nommé vice-président de son groupe parlementaire et lui a donné accès à la prestigieuse Commission de l’économie et des redevances, la Rolls des commissions permanentes.

Chicago, Penang, Tel-Aviv, Boston

Fusée, comète: le qualificatif revient souvent lorsqu’on demande aux élus fédéraux de qualifier leur collègue. Chez Thomas Aeschi, tout va toujours vite. Il a pris la présidence de l’UDC de sa commune, Baar, en 2009. L’année suivante, il faisait son entrée au Grand Conseil zougois et postulait en parallèle pour le Conseil d’Etat. C’était prématuré. Mais cette candidature éclair a montré l’ambition de celui qui, très jeune, a quitté son village de Baar pour aller découvrir le monde.

Un premier diplôme d’anglais (obtenu à Chicago) et sa maturité en poche, il s’est inscrit à l’Université de Saint-Gall. Il a entrecoupé ses études en sciences économiques, couronnées par une licence en 2002, de deux semestres d’échange plutôt insolites, le premier à l’Université Sains Malaysia de Penang, le second à Tel-Aviv. De 2006 à 2008, c’est dans les bâtiments brique de la prestigieuse Université de Harvard qu’il a élu domicile. Il y a obtenu un master en administration publique. Doué pour les langues, il parle l’anglais et le français, qu’il a perfectionné lors de séjours à Nice et à Lausanne.

Rapidité d’analyse et amendements en rafale

L’homme impressionne. Ceux qui le côtoient en commission saluent sa rapidité d’analyse, son inextinguible motivation, son immense curiosité, sa capacité et son envie de décortiquer des dossiers complexes. Mais il passe parfois pour un pinailleur qui multiplie les questions de détail et dépose des amendements en rafale, amendements généralement voués à l’échec.

Si le démarrage de sa carrière a été aussi fulgurant, il le doit à Christoph Blocher, qui a tout fait pour le propulser sur le devant de la scène et dont on suppose qu’il a œuvré en coulisses pour que son poulain devienne candidat officiel. Thomas Aeschi est gêné lorsqu’on évoque cette proximité. Il admet avoir une «bonne relation» avec son leader, mais nie qu’elle soit «étroite».

Nombre d’observateurs affirment cependant le contraire. Il se dit qu’il le consulte régulièrement. L’on constate d’ailleurs que, à propos de la mise en œuvre de l’initiative sur l’immigration, de la résistance contre l’UE, de la réduction des dépenses fédérales ou du démantèlement de la SSR, il rabâche exactement le même discours, à la virgule près, que son mentor zurichois.

Et ce discours est souvent ressenti comme dogmatique. «Il lui manque l’expérience de la vie», témoignent divers citoyens à qui la presse alémanique a donné la parole. Ces éléments pourraient le desservir: en l’élisant, le parlement choisirait en quelque sorte l’héritier spirituel de Christoph Blocher. Pas tout le monde sera prêt à faire ce cadeau à celui qui a été chassé du Conseil fédéral en 2007. Les hésitations viennent aussi de son intention clairement affichée de mettre de l’ordre dans le budget fédéral. «Mon arrière-plan professionnel plaide plutôt pour le Département des finances», a-t-il confié à la Zentralschweiz am Sonntag.

Culte du secret

Sa personnalité est source d’interrogations. Il reste secret sur son entourage. Si l’on identifie aisément ses convictions politiques, on sait peu de choses de son quotidien. Dans la Zentralschweiz am Sonntag, il a avoué être à nouveau «célibataire depuis quelques mois après une relation de plusieurs années». Le sentiment domine cependant qu’il laisse peu de place au privé, à l'«expérience de la vie», et qu’il s’investit à 100% dans la politique.

Ou plutôt à 65%, car il a conservé une activité professionnelle de conseiller en stratégie d’entreprise à 35% sur laquelle il vient tout juste de lever le secret. Longtemps, il n’a pas jugé d’intérêt public de communiquer le nom de son employeur. On le connaît désormais car sa candidature au Conseil fédéral l’oblige à la transparence. Il s’agit de PWC Strategy&, filiale du groupe PWC. Il travaille dans cette société depuis 2008 pour des clients des secteurs de la banque, des télécommunications ou de l’aéronautique.

Ce long mystère et cette révélation lui vaudront des questions lors des auditions devant les autres partis. Car PWC Strategy& s’est appelé Booz & Company par le passé et a appartenu jusqu’en 2008 au groupe Booz Allen Hamilton, un prestataire de services qui a notamment travaillé pour le gouvernement américain. Cette société avait parmi ses employés un certain Edward Snowden.

Thomas Aeschi assure qu’il n’a rien à voir avec cela. «Je n’ai jamais travaillé pour un gouvernement étranger ou un service de renseignement qui conseille un gouvernement. Les seules exceptions étaient une banque centrale et un fonds d’Etat», a-t-il déclaré à la NZZ. Mais des questions lui seront posées à ce sujet le 1er décembre, lorsqu’il se présentera devant le PLR, le PDC, le PBD et les Vert’libéraux. Thomas Aeschi le sait: c’est lors de ce «grand oral» que se jouera l’élection, que les grands électeurs diront si la fusée n’est pas qu’un météore.