L'ex-chef de la Task Force sur la Deuxième Guerre mondiale, Thomas Borer, s'était déjà signalé comme un diplomate hors normes dans les couloirs de l'administration. On ne s'étonnera donc pas que sa nomination au poste d'ambassadeur à Berlin ait donné lieu à une «situation extraordinaire», comme l'expliquait, jeudi, un porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE).

Le Conseil fédéral a pris sa décision mercredi, mais l'annonce ne devait pas être communiquée avant que l'Allemagne en soit informée officiellement et qu'elle donne son accord comme le veut l'usage. Ce qui était devenu un secret de Polichinelle a été divulgué par une partie de la presse dès le lendemain. Il ne restait plus alors au vice-chancelier de la Confédération, Achille Casanova, qu'à confirmer l'information. La popularité de Thomas Borer et la pression médiatique expliquent cette entrave à la règle, précise-t-on au DFAE.

Cette nomination était attendue, même si l'insistance affichée par l'intéressé pour obtenir ce poste prestigieux avait fini par en agacer plus d'un à Berne. C'est une forme de reconnaissance pour services rendus à la nation à l'homme qui a dirigé, durant plus de deux ans, la Task Force, une cellule de crise extraordinaire destinée à gérer l'affaire des fonds en déshérence. Celle-ci a été dissoute par le Conseil fédéral également mercredi.

Le chef du DFAE, Flavio Cotti, tenait à mettre un terme à l'activité de la Task Force avant fin avril, afin de le faire coïncider avec son départ à la retraite. Une façon de faire comprendre qu'il partait en ayant réglé une des principales crises qu'ait connues la Suisse depuis la guerre. Il a expliqué qu'après la signature d'un accord global entre les grandes banques suisses et les plaignants juifs et le renforcement des relations diplomatiques entre la Suisse et les Etats-Unis lors du dernier sommet de Davos, la «controverse est désormais éteinte».

De nombreuses leçons ont pu être tirées de cette expérience, selon Flavio Cotti. Mais il n'est pas question d'un rapport final sur l'activité de la Task Force pour autant. «Le Conseil fédéral n'a pas voulu mettre sur papier certains dysfonctionnements ou erreurs de certains membres du collège gouvernemental», explique un haut fonctionnaire.

«Nous en tirons des leçons encore tous les jours», explique pour sa part Thomas Borer. Pour ce dernier, l'un des principaux enseignements de cette affaire concerne la maîtrise de l'information des médias (qui ont largement contribué à mettre la Suisse sous pression) et la capacité de communiquer de la part du gouvernement. «De nos jours, la puissance militaire ou économique et l'autorité étatique ne sont plus les seuls éléments décisifs en cas de crise. Celui qui maîtrise les réseaux de communication dispose d'un pouvoir important qui lui permet de dominer.» Le diplomate estime d'ailleurs qu'il s'agit d'une chance pour un petit Etat dépourvu de puissance militaire.

Il sera également nécessaire à l'avenir d'identifier rapidement et d'anticiper de nouvelles crises. On se souvient à ce propos que le DFAE a créé récemment une cellule historique qui se concentre actuellement sur les relations entre la Suisse et l'Afrique du Sud du temps de l'apartheid. Dans ce cas également, les entreprises devraient avoir tiré les leçons des fonds en déshérence.

Le test du dossier apartheid

Thomas Borer défend encore l'idée d'un réseau solide de relations, non seulement avec les partenaires traditionnels que sont les Etats, mais encore avec des organisations non gouvernementales (ONG), des entrepreneurs, les médias ou les universités. Ainsi, la Suisse se retrouvera moins isolée dans les moments délicats. Dans le même registre, la Suisse doit soigner son image à l'étranger, même si, en définitive, elle ne semble pas avoir trop souffert de l'affaire des fonds en déshérence, aux Etats-Unis notamment.

La perspective d'un nouveau «déballage historique» sur les liens entretenus avec le régime d'apartheid devrait être le test à l'aune de laquelle on pourra juger si oui ou non ces leçons ont été tirées au plus haut niveau politique et dans les entreprises concernées.