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Thomas Borer se voit en chevalier blanc de la place financière

L’ancien ambassadeur est impliqué dans le conflit qui oppose deux oligarques russes. Conseiller d’Oleg Deripaska, il s’engage pour que le Ministère public ouvre une enquête pour blanchiment d’argent

Thomas Borer, consultant fort actif, est soupçonné de vouloir profiter de la délicate position actuelle de la Suisse dans la négociation d’accords fiscaux pour défendre les intérêts d’un de ses clients, l’oligarque russe Oleg Deripaska. Le Tages-Anzeiger l’affirme mardi, sur la base d’un papier confidentiel. Et révèle au passage que Thomas Borer est impliqué dans la lutte sans merci que se livrent Oleg Deripaska et un autre magnat russe, Vladimir Potanine, pour le contrôle du géant métallurgique Norilsk Ni­ckel.

Les deux multimilliardaires s’affrontent par tribunaux interposés dans le monde entier. En Suisse, Oleg Deripaska a tout tenté pour que le Ministère public de la Confédération ouvre une enquête contre son concurrent et actionnaire principal de Norilsk Nickel pour blanchiment d’argent (LT du 25.05.2012). En mai dernier, le Ministère public avait fait savoir que, faute de bases suffisantes, il ne donnerait pas suite aux plaintes déposées par Oleg Deripaska.

C’est là qu’intervient Thomas Borer. L’ancien ambassadeur de Suisse en Allemagne, selon une stratégie élaborée début août sous sa responsabilité et publiée sur le site en allemand Russland-Aktuell (www.aktuell.ru), serait prêt à alerter les autorités de surveillance bancaires des Etats-Unis et de l’Allemagne pour faire pression sur la Suisse. En Suisse, une offensive auprès des médias aurait dû mobiliser notamment le conseiller national UDC Hans Kaufmann. Ce dernier répond par retour de mail: «Je n’ai pas été contacté par Monsieur Borer, et n’ai pas donné mon accord à quoi que ce soit. Et je ne monterai jamais des gouvernements étrangers contre la Suisse, je ne suis pas membre du PS.»

Interrogé, Thomas Borer ne se laisse pas démonter. Il balaie l’importance du papier d’un revers de la main: «J’ai l’habitude des fuites. C’était l’ébauche d’un de mes collaborateurs, qui n’est plus actuelle. Mais ce qui reste actuel, ce sont ces 3 milliards de dollars traités par la banque Hyposwiss Private Bank, filiale de la Banque cantonale de Saint-Gall. Ils ont transité par une douzaine de places offshore, des transactions effectuées par une banque qui gère en temps normal des fortunes pour un montant total d’environ 11 milliards de dollars. L’affaire pourrait révéler le plus grand cas de blanchiment d’argent sale en Suisse. Bien sûr qu’il y a la présomption d’innocence, mais le Ministère public devrait au moins ouvrir une enquête.»

Thomas Borer ne veut pas confirmer qu’il a un mandat d’Oleg Deripaska: «Je ne révèle jamais le nom de mes clients.» Il rejette l’interprétation du Tages-Anzeiger: «Je ne veux pas faire pression, mais attirer ­l’attention de nos autorités sur ce problème.» Thomas Borer, qui a commencé sa carrière comme responsable de la task force du Conseil fédéral sur les fonds juifs en déshérence, aime se poser en Cassandre. «La Suisse réagit au lieu d’agir. Et se fait rattraper par les problèmes qu’elle n’a pas voulu voir. Je dis depuis le début des années 2000 qu’il faut être actif sur la question de l’évasion fiscale. Pour l’impôt libératoire, c’est trop tard, nous n’allons pas échapper à l’échange d’informations.»

Il tire alors le parallèle avec l’affaire de blanchiment qui l’occupe: «La stratégie de l’argent propre ne doit pas exister seulement sur le papier. Si le Ministère public ne bouge pas sur un cas de 3 milliards de francs, cela ruine la crédibilité de la Suisse et de sa place financière auprès de ses partenaires étrangers.»

Dispose-t-il pour cela de nouveau matériel? «C’est au procureur de chercher. Mais j’ai devant moi deux avis de droit d’experts reconnus. Ils arrivent à la conclusion qu’il y a des indices concrets de blanchiment d’argent qui devraient déboucher impérativement sur l’ouverture d’une enquête.» L’un des auteurs est le professeur bâlois de droit pénal Mark Pieth. Le spécialiste de la corruption confirme «avoir rédigé avec un collègue une expertise sur une question juridique en relation avec cette affaire». Il précise toutefois: «Je ne sais rien d’un projet Borer.» Le Ministère public a fait savoir qu’aucun élément nouveau à sa connaissance ne justifiait l’ouverture d’une enquête.

Thomas Borer, même s’il ne nie pas avoir de mandat d’Oleg Deripaska, met en avant sa conscience de citoyen: «La Suisse a le devoir d’empêcher que ses institutions soient abusées pour du blanchiment. La question de savoir qui des deux oligarques a raison est secondaire.»

«La Suisse se fait rattraper par les problèmes qu’elle n’a pas voulu voir»

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