Réseaux sociaux

Thomas-Gabriel Rüdiger, criminologue: «La police doit être présente en ligne comme dans la rue»

Selon le criminologue allemand Thomas-Gabriel Rüdiger, l’absence d’agents sur les réseaux sociaux conduit à un affaiblissement de l’Etat de droit

Entretien avec Thomas-Gabriel Rüdiger, criminologue allemand. Chercheur à l’Institut de science policière de l’Université des sciences appliquées de Brandebourg, il s’est spécialisé dans la cybercriminalité.

«Le Temps»: La police se met aux réseaux sociaux treize ans après la naissance de Facebook. Pourquoi si tard?
Thomas-Gabriel Rüdiger: Les pays scandinaves et anglophones connaissent les «Icops» (policiers en ligne) depuis longtemps. Dans l’espace germanophone, on a longtemps ignoré ce phénomène. L’Allemagne, par exemple, compte 270 000 policiers et seulement deux Icops. Aux Pays-Bas, on a 2500 agents en ligne, pour 60 000 policiers au total. Idéalement, nous devrions être tout aussi présents en ligne que dans la rue. Aujourd’hui, c’est loin d’être le cas. Les jeunes, qui grandissent avec un smartphone dans la main, passent davantage de temps sur Internet que dans la rue. Ils se trouvent donc le plus souvent dans un espace sans surveillance. Ce qui a pour conséquence, à mon avis, d’augmenter l’acceptation des délits et d’affaiblir l’Etat de droit.

– Comment ne pas transformer l’Etat de droit en Etat de surveillance?
– Qu’est-ce qui est préférable: que la police circule dans la rue camouflée en civil et surveille les citoyens sans les avertir, ou qu’elle soit visible, en uniforme? La surveillance devient problématique lorsqu’elle est excessive. Or sur les réseaux, nous avons le problème inverse: elle est si faible que les usagers ont le sentiment que des délits lourds ne sont pas poursuivis. Les auteurs de crimes pédophiles n’ont aucune frontière, tandis que les polices, elles, se heurtent à des frontières nationales, physiques et des lois qui leur laissent peu de marge de manœuvre.

Lire également: La police s’empare des réseaux sociaux

– Quels sont les obstacles à une présence policière plus importante sur les réseaux?
– Le nombre d’infractions est si élevé qu’il est impossible de toutes les dénoncer. On ne peut pas poursuivre chaque fait et geste, mais il faut pouvoir assurer une certaine présence, pour qu’Internet ne reste pas un espace d’impunité totale. C’est comme pour le trafic routier. Sans présence des forces de l’ordre, il y a davantage d’infractions. Le premier objectif est donc d’être visible dans l’espace numérique. Nous avons réussi à mettre en place une signalisation routière que l’on comprend au niveau mondial. Nous devrions tenter de faire la même chose avec Internet.

– Les autorités ont-elles sous-estimé l’importance des réseaux dans la vie quotidienne?
– On a pensé, à tort, que l’on s’adapterait à l’évolution de la société de manière naturelle, avec l’arrivée d’agents jeunes, maîtrisant les réseaux sociaux. Or la police n’a pas seulement besoin de personnes capables de poster une photo en ligne, mais d’agents formés à communiquer et à intervenir sur les réseaux. C’est une question de société. Souhaite-t-on laisser à des sociétés comme Facebook le rôle de régler nos comportements sur Internet, ou est-ce à l’Etat de droit de s’en charger?

– Sur les réseaux sociaux, les agents se mettent en scène. La police a-t-elle besoin de cela pour améliorer son image?
– Pas seulement. On a tendance à activer les réseaux sociaux lorsqu’on est confronté à une situation extrême – un tireur fou, ou un attentat – pour informer la population, éviter la propagation de rumeurs et faire remonter des informations utiles pour les enquêteurs. Dans ces situations extrêmes, il faut pouvoir atteindre un maximum de personnes. D’où l’importance de publier au quotidien du contenu attractif – le community policing – pour gagner de nombreux followers.

Pour aller plus loin, lire l’article (en anglais) de Thomas-Gabriel Rüdiger: The Broken Web

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