Langues

La Thurgovie abandonne le français à l'école primaire

Tout en rompant le consensus national sur l'apprentissage des langues, la Thurgovie promet de ne pas abandonner la deuxième langue du pays et prévoit de renforcer son apprentissage au niveau secondaire

Le gouvernement thurgovien a mis fin au suspense sur l’avenir qu’il compte réserver au français: le second idiome national doit bel et bien disparaître du niveau primaire. Seul l’anglais est maintenu. Les écoliers de ce canton du nord-est de la Suisse ne se familiariseront avec la langue de Molière et de Ramuz qu’à partir du secondaire, dès l’âge de 12-13 ans. C’est ce que prévoit le nouveau plan d’études cantonal, en consultation jusqu’en juin. La réforme devrait être adoptée de manière définitive en automne.

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Brisant le concordat intercantonal sur les langues, la Thurgovie rend de plus en plus probable une intervention de la Confédération.L’exécutif thurgovien répond à une exigence du parlement cantonal qui, en 2014, adoptait une motion réclamant l’abandon du «frühfranzösisch», ravivant un débat national. La directrice du Département thurgovien de l’enseignement, l’UDC Monika Knill, qui s’était opposée dans un premier temps à cette décision, a conscience de manipuler un sujet explosif. Elle s’est voulue rassurante: il n’est pas question, dit-elle, d’affaiblir l’apprentissage du français, simplement de le repousser au secondaire: «A la fin de l’école obligatoire, les élèves auront réalisé le même nombre d’heures et atteindront le même niveau qu’aujourd’hui. Je suis convaincue de l’efficacité de cette solution. Seule la méthode change», a-t-elle répété devant les médias vendredi. En contrepartie, le Département de l’enseignement compte renforcer les échanges linguistiques: 20% des élèves devraient passer par la Suisse romande durant leur cursus scolaire.

Péril sur la cohésion nationale

Pas sûr, toutefois, que ces engagements suffisent à apaiser les esprits. La Thurgovie confirme son rôle de frondeur en devenant le premier canton alémanique à rompre le compromis de 2004 de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’enseignement public (CDIP), qui veut que les cantons maintiennent deux langues étrangères à l’école primaire. Surtout, cette décision pourrait faire des émules: des initiatives similaires ont été lancées dans d’autres cantons, notamment à Zurich. Dans les milieux enseignants, de plus en plus de voix s’élèvent pour décrier le modèle en vigueur: deux langues en primaire, c’est trop, disent-ils.

La pression monte sur le Conseil fédéral, dont l’arbitrage est attendu. Le gouvernement a déjà exprimé à plusieurs reprises sa position: supprimer une langue officielle à l’école primaire «mettrait en péril la cohésion nationale et la nécessaire compréhension entre les communautés linguistiques». Aux yeux du ministre de l’Intérieur, Alain Berset, les cantons qui s’écartent du compromis de 2004 sur les langues franchissent clairement une ligne rouge. En réaction, le Département fédéral de l’intérieur pourrait réviser la loi sur les langues afin de rendre obligatoire l’enseignement d’un second idiome national au primaire. Cette possibilité est en ce moment à l’étude au sein de l’Office de la culture.

Dans une lettre à la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’enseignement public, Alain Berset rappelle le compromis de 2004 sur les langues et exhorte la CDIP à prendre position d’ici au mois de juin. Son directeur, le Bâlois Christophe Eymann, estime lui aussi que les cantons qui décident de faire cavalier seuls vont trop loin. Une intervention de la Confédération serait justifiée à ses yeux, mais il redoute qu’elle n’envenime le débat: «Une modification de la loi sur les langues déboucherait sans doute sur un référendum. Une campagne nationale pourrait tourner à l’affrontement entre Romands et Alémaniques.»

Au Conseil national, les défenseurs de l’apprentissage du français à l’école primaire sont prêts à intervenir pour s’opposer à la voie solitaire empruntée par une poignée de cantons alémaniques. «Si la Confédération ne bouge pas, c’est au parlement de le faire», souligne Mathias Reynard. Le conseiller national socialiste valaisan s’emporte contre «l’arrogance avec laquelle les autorités thurgoviennes traitent la Suisse romande. C’est un affront à la cohésion nationale. Le plurilinguisme, davantage encore que la démocratie directe, est constitutif de l’identité suisse.»


Indésirable «französisch»

Langue L’apprentissage du français au niveau de l’école primaire est de plus en plus contesté outre-Sarine. Tour d’horizon des cantons alémaniquesLa guerre des langues a connu une courte trêve en mars 2015. Dans le demi-canton de Nidwald, plus de six électeurs du dix (61,2%) rejetaient une initiative de l’UDC exigeant de ne conserver qu’une langue à l’école. Même si le texte, qui avait le soutien du gouvernement cantonal, ne disait pas quelle langue devait disparaître, il paraissait évident que l’anglais aurait eu la préférence.

A Zurich, des associations d’enseignants ont annoncé en février dernier qu’ils étaient parvenus à récolter suffisamment de signatures pour faire aboutir une initiative pour la suppression d’une langue étrangère à l’école primaire. Les Zurichois se prononceront donc bientôt sur le sujet. Là aussi, les initiants ne précisent pas laquelle, du français ou de l’anglais, doit passer à la trappe. Mais il ne fait aucun doute que Shakespeare l’emporterait sur Molière.

Une initiative similaire a abouti en 2014 à Lucerne. Déclarée invalide en septembre 2015 par le gouvernement cantonal, son sort est suspendu pour le moment. A Saint-Gall et dans les Grisons, des tentatives identiques ont elles aussi été décrétées invalides. De son côté, en novembre 2015, Glaris a décidé de ne plus rendre l’apprentissage du français obligatoire pour tous les élèves du secondaire

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