Enquête

La tirelire offshore de Lola Karimova, fille de dictateur et amie des stars

Très glamour, la fille cadette de l’ancien président ouzbek est devenue richissime grâce à un trouble business d’import-export. Des documents inédits dévoilent un circuit de siphonnage de fonds, basé sur des transactions fictives, qui passe aussi par la Suisse

Pour marquer de son empreinte le dernier Festival de Cannes, Lola Karimova-Tillyaeva a sorti son carnet de chèques. Le 22 mai, la fille de l’ancien dictateur ouzbek Islam Karimov a privatisé le Club by Albane, le plus exclusif du festival, pour assurer la promo de sa marque de parfums The Harmonist. L’occasion de remettre le premier prix The Harmonist Excellence Award à l’actrice Juliette Binoche sous les flashs des photographes. Au programme: cocktail sous les étoiles, dîner «senteurs d’harmonie» et concert privé de Seal pour les 102 invités triés sur le volet, dont Catherine Deneuve, Kristin Scott Thomas, Pamela Anderson et Samy Naceri.

Il est surprenant que des stars de ce calibre posent avec une fille de dictateur, fût-elle parfumeuse. Mais Lola Karimova sait user d’arguments sonnants et trébuchants. Selon nos informations, plusieurs invités ont été rémunérés pour participer à ses soirées cannoises, dont Juliette Binoche et Catherine Deneuve. L’agent en relations publiques des deux actrices a indiqué qu’elles ne connaissaient pas Lola Karimova, et qu’elles ignoraient qu’elle possédait la maison de parfum organisant la soirée. Les autres personnalités ne nous ont pas répondu.

Coupe de champagne à la main, ces stars n’ont pas vu malice à mettre en valeur Lola Karimova, fille cadette et gardienne zélée de l’image de son père Islam Karimov. Décédé en septembre 2016, il a régné pendant vingt-cinq ans sur l’Ouzbékistan, république ex-soviétique d’Asie centrale, entre répression sanglante, tortures et muselage de la presse.

Les vedettes n’ont pas tiqué non plus sur l’origine des centaines de millions de dollars engrangés en dix ans par Lola Karimova-Tillyaeva et son mari. Des documents confidentiels obtenus par Mediapart, et transmis au réseau European Investigative Collaborations (EIC), montrent que le couple a accumulé, rien qu’en 2013 et 2014, 127 millions de dollars sur des comptes aux Emirats arabes unis et en Suisse.

Le cœur du système est la société de négoce Securtrade, immatriculée à Dubaï. Elle alimente en biens de consommation (vêtements, téléviseurs, etc.) le principal marché de gros de Tachkent – la capitale ouzbèke –, Abu Sahiy, sorte de Rungis local détenu par Timur Tillyaev. Securtrade fait l’essentiel de son business avec des dizaines de coquilles offshore immatriculées dans des paradis fiscaux. L’EIC a relevé des anomalies dans les factures et documents de transport, qui suggèrent que certaines transactions pourraient être fictives.

Party girl

Contacté, l’avocat américain du couple, Mark F. Raymond, estime que ces informations sont «sans fondement»: «Les entreprises de M. Tillyaev sont légales et légitimes et ne se sont jamais engagées dans des activités illégales.» Il dit être «convaincu» que nos documents ont été «volés ou fabriqués» par un ancien consultant en conflit avec Timur Tillyaev, «non fiable et qui a été discrédité».

La première trace connue de Lola Karimova est un câble diplomatique américain de 2004, dévoilé par WikiLeaks. Il raconte qu’à 26 ans, la fille cadette du président était une party girl qui buvait beaucoup et «dansait librement» jusqu’au bout de la nuit en compagnie de son futur mari, Timur Tillyaev. Un homme «au look de voyou», propriétaire de bars et de restaurants dans la capitale ouzbèke, poursuit le câble diplomatique.

Dès 2006, Lola Karimova s’installe brièvement à Riga, Paris, puis Genève, dans une maison achetée 30 millions d’euros en 2010. Trois ans plus tard, Timur et Lola s’offrent une propriété à environ 50 millions de dollars à Beverly Hills, le quartier des stars d'Hollywood.

Dans un récent article de Vanity Fair, Lola Karimova raconte qu’elle partage désormais sa vie entre Los Angeles et Paris, où est basée sa marque de parfums et où elle siège comme ambassadrice d’Ouzbékistan à l’Unesco depuis 2008. Lola Karimova a aussi une fondation, You Are Not Alone, qui soutient les orphelins ouzbeks.

Gardienne de la réputation de son père, elle a aussi créé la Fondation Islam Karimov, destinée à «perpétuer la mémoire et les principes» de l’ex-président. Pour marquer son patriotisme, elle a produit un documentaire sur l’astrologue ouzbek Ulugh Beg, pour lequel elle a embauché comme narrateur l’acteur Vincent Cassel.

M. Tillyaev n’a pas obtenu cette position grâce à l’influence de sa femme ou de son beau-père

Mark Raymond, avocat du mari de Lola Karimova

Lola Karimova s’est tenue à distance de sa fantasque sœur aînée Gulnara, poursuivie pour corruption et blanchiment dans au moins cinq pays (dont la Suisse) pour avoir touché 340 millions de dollars de pots-de-vin lors de l’attribution de licences de téléphonie mobile.

Pour expliquer son immense fortune, Lola Karimova se borne à déclarer, dans la même interview, que son mari «est actionnaire d’une société de transport et de négoce». Selon nos informations, la principale source de richesse du couple vient d’Abu Sahiy, un immense marché de gros de 25 hectares. Fondé en mars 2006 par Timur Tillyaev, après le début de son idylle avec Lola, Abu Sahiy s’est imposé comme le plus important de Tachkent.

Selon deux médias d’opposition au régime, le succès d’Abu Sahiy reposerait sur un privilège fiscal non officiel: les marchandises qui y débarquent échapperaient aux droits de douane prohibitifs du pays, ce qui les rend moins chères. Une accusation également formulée par Gulnara Karimova. Dans une interview au journal turc Hürriyet, la sœur de Lola estimait qu’Abu Sahiy «n’a[vait] aucune obligation de verser des taxes» et rapportait «environ 20 millions de dollars de chiffre d’affaires par mois», soit 240 millions par an, à Timur Tillyaev.

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Système opaque

«M. Tillyaev n’a pas obtenu cette position grâce à l’influence de sa femme ou de son beau-père», assure son avocat américain, Mark Raymond. Il indique que la «position de leader d’Abu Sahiy» et ses prix moins élevés s’expliquent par l’efficacité de l’entreprise, qui offre de meilleurs services que ses concurrents. «L’entreprise respecte toutes les lois, y compris le paiement des impôts et taxes», et «n’a jamais bénéficié de privilèges douaniers ou d’exemptions fiscales», selon l’avocat.

Quel est le secret de cette rentabilité? Securtrade vend beaucoup de produits, mais n’en achète quasiment pas

Lola et son mari ont mis en place un système opaque qui permet de transférer de l’argent d’Abu Sahiy vers des paradis fiscaux. Début 2013, Timur Tillyaev crée à Dubaï la société Securtrade, dont il est l’unique actionnaire. Ses relevés bancaires de 2013 et 2014 indiquent que la société a réalisé, sur cette période, au moins 127 millions de dollars de profits pour 151 millions de revenus. Soit une marge nette hallucinante de 85%, a priori impossible à atteindre pour des produits aussi banals que des téléviseurs ou des vêtements venus de Chine ou de Turquie.

Une partie de cet argent a financé les activités et dépenses personnelles du couple. Le solde, 113 millions de dollars, a été réparti sur des comptes bancaires à Dubaï, Abu Dhabi, et, à hauteur de 20 millions de dollars, sur un compte à la banque suisse Vontobel.

Quel est le secret de cette rentabilité? Securtrade vend beaucoup de produits, mais n’en achète quasiment pas. Dans ses comptes annuels, elle affirme avoir acheté 92 millions de dollars de produits, mais précise avoir accumulé 79 millions de dettes envers ses fournisseurs. En clair, la société n’a payé que 13 millions de dollars sur les 92 millions de marchandises qu’elle dit avoir achetées, ce qui fait planer un doute sur la réalité de ces transactions. L’avocat du couple n’a pas souhaité répondre sur ce point, se contentant d’indiquer que les comptes de Securtrade sont sincères.

La société vend la quasi-totalité de ses produits à des coquilles offshore sans bureaux ni salariés. Lesquelles revendent les mêmes produits à d’autres sociétés-écrans basées en Ecosse, qui les revendent aux commerçants d’Abu Sahiy. Ceux-ci achètent aussi leurs marchandises à d’autres entreprises de négoce en Suisse ou aux Emirats arabes unis.

L’une d’entre elles, Titan Traders, s’est donné beaucoup de mal pour soigner sa façade du centre de Lucerne. A l’étage, elle a sa propre porte avec sa plaque. Mais en réalité, il s’agit des locaux d’une fiduciaire, auxquels on accède par la porte d’à côté.

Titan appartient à Patrick Gruhn, homme d’affaires multicarte qui se présente aujourd’hui comme un gestionnaire de fortune. Il reconnaît connaître Timur Tillyaev, mais jure qu’il s'est lancé dans le commerce avec l’Ouzbekistan «de son propre chef et non pas sur instruction de M. Tillyaev». En réalité, il commerce exclusivement avec Securtrade et son travail consiste essentiellement à signer des contrats et des factures, en échange de commissions qui se chiffrent en centaines de milliers d’euros. Patrick Gruhn a aussi prêté, via Titan Traders, 350 000 euros à la société française qui gère la boutique parisienne The Harmonist, la marque de parfums de Lola Karimova. Il assure que le prêt a été intégralement remboursé. Un porte-parole de Titan ajoute que la société est en sommeil depuis environ deux ans. Patrick Gruhn affirme enfin que le rôle de Titan était d'éviter que les sociétés écossaises ne court-circuitent Securtrade en achetant les produits en direct auprès des fournisseurs chinois. 

L’avocat de Timur Tillyaev indique que ce recours à des sociétés intermédiaires est une pratique «saine, prudente et légitime», «très répandue dans des entreprises du monde entier». Il ajoute que l’activité de Securtrade a été validée par de nombreux audits externes, qu’il ne nous a toutefois pas fournis.

Transactions suspectes

Nos documents révèlent plusieurs séries de transactions problématiques. En novembre 2013, Securtrade achète cinq lots de vêtements à un exportateur chinois, Xinjiang Bortala. Securtrade les revend pour 9 millions de dollars à la société suisse Titan Traders, qui les revend à la société-écran écossaise Five Star.

Les documents obtenus par l’EIC jettent un sérieux doute sur la réalité de cet échange. Titan revend les vêtements avant même de les avoir achetés. Les factures émises par le fournisseur chinois à Securtrade ne comportent ni en-tête de la société, ni signature. L’une d’entre elles a manifestement été antidatée puisqu’elle mentionne la revente des mêmes produits par Securtrade à Titan, qui a en fait eu lieu quinze jours plus tard.

Les documents de transport posent eux aussi problème. Ils ont le tampon de la douane ouzbèke, alors qu’ils n’ont pas été remplis correctement: la plupart des champs, pourtant obligatoires, ont été laissés en blanc. Et on retrouve les mêmes anomalies dans une seconde série de transactions.

Timur Tillyaev n’a pas souhaité s’expliquer sur ces exemples précis. Son avocat affirme toutefois que Securtrade réalise uniquement des «transactions légitimes et légales de marchandises réelles». «Sous réserve que des documents non falsifiés de la société soient susceptibles de mettre au jour des erreurs sur certaines […] transactions, nous reconnaissons qu’aucune société n’est parfaite à 100%, et nous ne prétendons pas que Securtrade est une exception», ajoute Mark Raymond.

Pots-de-vin

Les activités de Timur Tillyaev aux Emirats arabes unis ont déjà attiré les soupçons des autorités. En 2014, une société de la galaxie du mari de Lola Karimova, Silk Road Cargo, a vu son directeur, Aleksey Yaitskiy, arrêté et placé en détention pour corruption à Dubaï, pour avoir proposé 100 000 euros de pots-de-vin à un officiel de l’Emirat. L’avocat de Timur Tillyaev indique que Yaitskiy «n’a pas agi au nom de la société» et qu’il a été immédiatement licencié. L’intéressé a été nommé dans la foulée chef du bureau d’Uzbekistan Airways à Londres et indique sur LinkedIn être toujours «conseiller» de Silk Road.

Selon nos informations, Aleksey Yaitskiy et surtout le patron opérationnel de Securtrade, Alimbekov Dovrobek, sont tous deux d’anciens collaborateurs du plus important parrain ouzbek, Salim Abduvaliyev, dit «Salimboy». Agé de 67 ans, celui-ci est décrit comme un «chef mafieux» dans un câble diplomatique américain publié par WikiLeaks. Très proche de l’ancien dictateur Islam Karimov, il est soupçonné d’être l’homme qui supervise les pots-de-vin versés par certains investisseurs étrangers pour obtenir des marchés en Ouzbékistan.

Timur Tillyaev assure ignorer que deux de ses managers, dont son plus proche collaborateur, travaillaient pour ce chef mafieux. Il ajoute n’avoir «aucune relation professionnelle ou personnelle avec Salim Abduvaliyev».

Lola Karimova et son mari affirment qu’ils déclarent l’ensemble de leurs actifs au fisc et paient leurs impôts dans leur pays de résidence. Mais sur le plan politique, le vent est peut-être en train de tourner. Le 8 septembre 2016, moins d’une semaine après la mort d’Islam Karimov, le journal ouzbek UzMetronom écrivait que les autorités ont lancé une inspection du marché d’Abu Sahiy, portant notamment sur des soupçons de fraude fiscale. Selon le site d’information Ferghana News, cette opération viserait à préparer le transfert de la cash machine d’Abu Sahiy à deux gendres du nouveau dictateur ouzbek, Shavkat Mirziyoyev.

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L’avocat de Timur Tillyaev répond qu’il n’a «pas été informé» d’une éventuelle inspection et que son client détient toujours 100% d’Abu Sahiy «plus d’un an après la mort de son beau-père». Il y voit la preuve que «ses activités n’ont bénéficié d’aucune protection de sa famille ou du gouvernement».

Collaboration: Sylvain Besson


Cet article a été réalisé dans le cadre des European investigative collaborations (EIC), un réseau de médias européens dédié au journalisme d’investigation.

Les membres permanents de l’EIC sont Der Spiegel (Allemagne), Mediapart (France), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Dagens Nyheter (Suède), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.

Les documents qui ont nourri cet article ont été obtenus par Mediapart, qui les a partagés avec l’EIC. Le travail d’enquête et d’analyse a été réalisé par Mediapart et The Black Sea, avec la collaboration du Temps.

Nous avons envoyé nos questions à Lola Karimova et Timur Tillyaev le 6 septembre. Après une longue période ponctuée d’échanges d'e-mails et de conversations téléphoniques, l’avocat américain du couple, Mark F. Raymond, basé à Miami, a fini par nous envoyer ses réponses par e-mail le 30 septembre. Il a expressément demandé que certains passages de sa réponse, qu’il qualifie de «background», ne soient pas publiés.

Me Raymond nous a par ailleurs permis de consulter des documents dans le cabinet d’un de ses confrères genevois, à la condition expresse que nous ne dévoilions rien de leur contenu. Me Raymond affirme que ces documents contredisent nos informations. Nous ne partageons pas cette analyse.

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