Devant la justice

Quatre tentatives d’assassinat pour une balle de tirée, c’est la conclusion ambitieuse proposée par le Ministère public genevois dans l’affaire de Lancy. Aux yeux de la procureure Fabienne Michon, il ne fait aucun doute que l’accusé voulait faire du mal et pas seulement faire peur à ces adolescents qui l’avaient mis hors de lui. Ce trentenaire a froidement pris et accepté le risque de tuer n’importe lequel de ces jeunes pour se venger. «Une aberration», rétorquera Me Philippe Girod pour la défense de ce marginal.

Pour la représentante du Parquet, l’accusé présente les caractéristiques de l’assassin. Chez lui, l’égoïsme l’emporte sur toute autre considération. Il est prêt à sacrifier un être dont il n’a pas eu à souffrir pour un mobile futile et odieux. Dans le cas présent, des mots grossiers tels que «dégage bouffon» ont entraîné cette réaction disproportionnée, cette démarche calculée et mortifère qu’aucune circonstance atténuante ne saurait relativiser. «Il a voulu leur faire payer», dira sur un ton plus direct Me Lorella Bertani au nom du garçon blessé à la joue.

Pour toutes les souffrances infligées à Marina, qui vit avec une balle logée dans la tête depuis ce 3 octobre 2010, et ses amis, le Ministère public a réclamé une peine privative de liberté de 10 ans ainsi que l’obligation de suivre un traitement médical en prison. Rappelant les conséquences terribles des actes commis, l’accusation a conclu que l’intéressé avait bouleversé quatre vies et que sa faute était particulièrement lourde.

«Il ne faut surtout pas dire à Marina qu’elle est responsable de ce qui lui est arrivé», ont renchéri François Canonica et Xavier Copt, les conseils de la jeune victime, en balayant la thèse de la provocation injuste. «C’est l’accusé qui s’est montré infiniment collant. Le simple fait de l’éconduire verbalement ne pouvait susciter une si intense humiliation.»

Dépeignant un tireur froid et déterminé, Me Canonica a ajouté que celui-ci avait agi «avec une désinvolture et une méchanceté sidérantes». Pire encore, dans la bouche de Me Bertani, cet homme, qui passait son temps à jouer à des jeux de guerre sur sa PlayStation et à qui la possession d’une arme avait donné un sentiment de puissance, «n’a tout simplement pas supporté la contrariété».

Les traumatismes subis par Marina ont été longuement évoqués durant ces débats. Ceux de Debora, qui n’a pas été blessée, forcément moins. Me Alexandra Clivaz-Buttler s’est donc attardée sur le psychisme de sa cliente, qui avait 14 ans au moment des faits. Scolarité bouleversée, dépendance envers sa mère, peur et méfiance, la jeune fille culpabilise encore d’avoir pris la fuite en laissant son amie seule et inconsciente à terre alors que l’homme s’approchait sans baisser son arme. «Un homme qui fait particulièrement peu de cas de la vie d’autrui et qui s’est lui-même dit prêt au massacre», a ajouté l’avocate.

«Certains propos peuvent faire mal»

A cette «déferlante accusatoire», Me Girod a opposé l’image d’un être malade à qui on avait mis une camisole chimique. «Son rêve le plus fou était d’avoir une vie ordinaire.» Non sans s’interroger sur la facilité avec laquelle son client si perturbé a pu acheter une arme, le défenseur a insisté sur l’humiliation subie ce jour-là. Non pas quand les filles l’ont rejeté mais au moment où les garçons sont arrivés pour imposer leur loi. «Certains propos peuvent faire mal, surtout lorsqu’on est en bande. Mon client l’a peut-être cherché mais on aurait pu le traiter autrement», a relevé Me Girod.

Cette humiliation ne saurait justifier l’acte, a souligné la défense, mais elle peut l’expliquer. Selon son avocat, l’accusé n’a rien d’un assassin. «Pour être sans scrupule, il faut agir de sang-froid. Un assassin veut la mort jusqu’au bout», a-t-il précisé, en plaidant la tentative de meurtre pour une des victimes et la mise en danger pour les autres. Le Tribunal criminel dira vendredi quels sont les mots qu’il faut mettre sur cette sombre histoire et quel est le sort qui attend son auteur. Prenant la parole en dernier, l’accusé pense quant à lui qu’il «brûlera en enfer pour avoir fait tant de mal».