Pour aller à l’école, dans la vallée uranaise qui l’a vu naître, Christoph Bissig empruntait, déjà, un télésiège. Aujourd’hui, il veille depuis vingt-trois ans à la sécurité au sommet du Titlis, que l’on atteint en enchaînant trois cabines successives. Ses responsabilités s’étendent à l’enneigement, au balisage, au sauvetage. Celui des gens, mais aussi celui du glacier.

La glace qui fond, inexorablement. Voilà le grand souci du 3000 mètres obwaldien, qui rapporte à la station d’Engelberg l’essentiel de ses nuitées et de sa renommée. La nouvelle selon laquelle les autorités du Titlis s’apprêtent à refroidir la grotte de glace en y installant un «frigo» s’est répandue loin à la ronde. Le jour de notre visite, une équipe de la télévision allemande est aussi sur place. Pour tout dire, les journalistes sont les seuls Européens dans le téléphérique qui enlève vers les neiges éternelles de nombreux visiteurs venus d’Inde, de Chine ou du Proche-Orient.

«Le changement a été si rapide, c’est presque inconcevable, relate Christoph Bissig. Au début, il y avait trop de neige partout, on la faisait dévaler en bas de la montagne.» Il désigne à proximité un versant tout en rocher. «Voyez, avant, seul le petit bec dépassait de la glace.» Le glacier, qui n’est déjà pas bien épais, perd un mètre d’épaisseur par an. «En septembre, c’est difficile pour nous qui l’aimons. Nous le voyons, tout dénudé de sa neige, se liquéfier sous nos yeux.»

Mais il a encore neigé à fin juin et on dirait que le long et rigoureux hiver n’est pas encore fini. Du coup, il faut gratter pour apercevoir, sous nos pieds, la bâche qui recouvre le bas du glacier. Pour protéger la langue de glace des rayons du soleil, de grands rouleaux de cette «toison» sont déroulés en juin et repliés en septembre, ce qui représente un travail très astreignant pour le personnel de la station.

Pour insistant qu’il soit, l’hiver ne peut rien contre les brûlures ni les pluies de l’été. Dans les Alpes, la pratique de cette protection est devenue commune. «Le glacier du Rhône le fait aussi, et tous les glaciers autrichiens, énumère Christoph Bissig. Ici, nous ne recouvrons que 8000 m2, ce n’est pas beaucoup.» «Nous ne prétendons pas sauver le glacier, ce ne serait qu’une illusion, explique le responsable. Nous voulons juste permettre à nos infrastructures de tourner le plus longtemps possible.» Comme la nacelle sky flyer, qui offre une vue plongeante sur les failles béantes du glacier.

Depuis trois ans, la montagne est à l’heure du snow management. On accumule de la neige aux endroits sensibles, sans trop en découvrir d’autres, toujours pour protéger le glacier. On envisage aussi, dans le même but, un enneigement artificiel, comme le domaine skiable d’Engelberg le pratique déjà en hiver sur une cinquantaine de kilomètres de pistes.

Enneiger un glacier au canon, c’est une chose que personne ne fait encore en Suisse. Ce sera peut-être une réalité dans quelques années, mais ponctuellement et seulement sur des tronçons bâchés pendant l’été, assure-t-on.

Depuis le sous-sol de la station supérieure, on pénètre dans le glacier lui-même, grâce à un petit tunnel de 150 m creusé en boucle dans la glace. Mais cette grotte aussi fond. Là, c’est moins le réchauffement climatique qui est en cause que le souffle chaud des visiteurs. Un tout nouveau système de réfrigération, par injection d’air froid dans la main courante, devrait être opérationnel en octobre. Cela aura nécessité un investissement d’un million de francs.

Combien de temps encore le glacier peut-il tenir? Selon le scénario du pire de Christoph Bissig, il aura disparu dans cinquante ans. C’est pourquoi la station doit bien se préparer à un avenir sans glace.

Elle a inauguré l’année dernière le cliff walk, impressionnante passerelle suspendue sur 500 m de précipice. Ça balance pas mal, l’émotion est garantie. On aimerait aussi transformer en attraction supplémentaire le tunnel qui dessert la puissante tour des télécoms dominant le site.

Ce qu’on n’a pas encore trouvé, c’est le moyen d’empêcher le brouillard de monter. Justement, il s’est solidement installé en ce jour de fin juin, on avance presque à tâtons dans la purée de pois. Depuis la passerelle de la peur, Christoph Bissig pointe du doigt avec humour dans cet invisible lointain les Diablerets et la paroi nord de l’Eiger. «Par temps clair, on voit 80% de la Suisse».

Quand les touristes n’en ont pas pour leur argent, question vue, ils peuvent toujours faire d’autres photos. Ils posent sur la terrasse, à côté des figures grandeur nature de stars de Bollywood. Film à succès, Le vaillant cœur enlèvera la mariée a été en partie tourné dans les Alpes.

Ceux qui préfèrent rester au chaud se feront immortaliser au studio Camenzind, en costume folklorique et encombrés d’un cor des Alpes, pour 35 francs le plus petit format.

Le boom du tourisme indien et chinois des dernières années ont amené la station aux limites de sa capacité, avec 3000 à 4000 personnes par jour, au risque de faire fuir le tourisme individuel. Depuis Hong Kong Airport, on peut être dans les neiges éternelles au cœur des Alpes suisses en 16 heures. Qui dit mieux?

«Nous ne prétendons pas sauver le glacier, ce ne serait qu’une illusion»