Après avoir longtemps mis en doute les effets nuisibles de la fumée, les cigarettiers admettent désormais pieusement que le tabac est mauvais pour la santé. Ils soutiennent les programmes de prévention - avec l'espoir pour BAT d'obtenir, au titre de la réduction des risques, l'introduction en Suisse du Snus, une sorte de poche de tabac à placer dans la bouche qui diffuse la nicotine sans incommoder l'entourage.

Dans le combat autour de la fumée passive, c'est Gastrosuisse qui est montée au créneau. Cet activisme suscite le soupçon chez les antitabac: la publication des documents de Philip Morris sur décision de la justice américaine a mis au jour une collaboration étroite de la firme avec les cafetiers-restaurateurs suisses. Dans un document, le cigarettier se vante d'avoir joué un rôle dans l'adoption, en 1996, d'une résolution de Gastrosuisse «pour la joie de vivre et la liberté de consommer» et contre «une attitude puritaine face à la nourriture, la boisson et le tabac».

«Seul et puissant»

Tout ça est bien fini, assurent les intéressés. «Le puissant est plus fort quand il agit seul», note Gastrosuisse. Et c'est uniquement les intérêts de ses membres que défend la fédération.

Lesquels? L'impact d'une interdiction de fumer sur le chiffre d'affaires de la branche est très disputé. Gastrosuisse évoque une baisse de clientèle de 30%, un chiffre qui a beaucoup circulé lors du vote au National. Les résultats allemands, mis en évidence à cette occasion, montrent une baisse moins importante mais aussi une redistribution: gain pour la restauration, perte pour le secteur bars boîtes de nuit, une tendance qui semble se retrouver au Tessin. Plus généralement, une étude publiée en 2003 dans le British Medical Journal relève que la minorité de rapports faisant état d'un recul durable ont tous été financés directement ou indirectement par l'industrie du tabac.

Allergies

Reste l'allergie que suscite la multiplication des réglementations chez des petits patrons déjà sous pression, allergie partagée par la droite économique du parlement. Mais d'autres valeurs ont été lancées dans la bataille. Comme la tolérance. L'industrie du tabac la réclame pour les fumeurs et elle est entendue. Thérèse Meyer, démocrate-chrétienne active sur le front de la santé, a pris parti pour la position de Gastrosuisse. Elle voulait, explique-t-elle, éviter de marginaliser les fumeurs, nombreux parmi les plus défavorisés socialement.

Les droits des fumeurs sont également chers au libéral Christian Lüscher, qui s'est engagé contre l'interdiction totale approuvée à huit contre deux par les Genevois en février. Ils ne doivent pas être bradés, même si ceux des non-fumeurs doivent prévaloir. Une réaction «instinctivement libérale», juge-t-il.

A tort, estime son collègue de parti Claude Ruey: lorsqu'il s'agit de protéger la santé de la majorité, l'interdiction se justifie. S'il comprend l'agacement suscité par l'hygiénisme ambiant, il estime que l'influence de l'industrie du tabac est toujours présente au parlement, entre amitiés locales et affinités idéologiques.