«La grande notoriété de Toni Bortoluzzi a fait pencher la balance en sa faveur.» C'est en ces termes que la commission de nomination de l'UDC a justifié sa décision de lancer ce colosse jovial dans la course au gouvernement. Ce lundi soir, les délégués devraient entériner sans histoire sa candidature pour le siège laissé vacant par Christian Huber. Contrairement au ministre des Finances démissionnaire, qui, en tant qu'ancien juge cantonal, passe pour un intellectuel distant et coupé de sa base, ce menuisier, petit-fils d'immigrés italiens, baigne dans le parti comme un poisson dans l'eau. Toni Bortoluzzi a milité à tous les échelons: président de sa commune d'Affoltern am Albis, député au Grand conseil zurichois, et depuis 1991, conseiller national, où il a été réélu avec le troisième meilleur résultat du canton il y a une année.

Le calcul de Christoph Blocher, qui, contrairement aux usages, avait tenu à prendre place dans la commission de nomination, est clair: qu'importent les compétences du candidat pour reprendre les finances zurichoises à un moment critique, pourvu qu'il soit populaire.

Toni Bortoluzzi peut certes se prévaloir d'une expérience d'exécutif, mais la présidence de sa commune, de 1986 à 1998, a laissé des souvenirs pour le moins mitigés. Sa gestion des deniers publics est même l'exact contraire des remèdes de cheval prônés par l'UDC dans le domaine. La mise sur pied d'un réseau de chauffage à distance à copeaux de bois a tourné au désastre: commune et canton ont dû verser 10 millions pour assainir une entreprise certes pionnière mais surdimensionnée. Sans le contrôle du canton, la commune aurait laissé échapper quelque 400 000 francs d'impôts fonciers jamais réclamés. Pendant l'ère Bortoluzzi, les impôts d'Affoltern am Albis, zone rurale à la frontière du canton de Zoug, ont augmenté de 20 points, un record dans le canton.

Mais cette force de la nature a pour lui le charme que lui attestent tous ses adversaires politiques, qui l'ont côtoyé notamment au sein de la commission des affaires sociales du Conseil national, qu'il a présidée. S'il se positionne clairement sur la ligne la plus dure de son parti, ce père de quatre enfants n'est jamais ni blessant, ni provocant. Autre atout de Toni Bortoluzzi: propriétaire d'une menuiserie employant 6 personnes, il a le profil type du petit entrepreneur qui forme encore une partie de l'électorat de base de l'UDC. Avec sa tête de bon nounours, il soigne volontiers devant les caméras son image du «petit» à qui n'a jamais été fait aucun cadeau et qui connaît les problèmes de l'économie depuis la base.

Au front pour des causes perdues

En brave soldat du parti, Toni Bortoluzzi a été jusqu'à maintenant envoyé au front pour des causes perdues. La dernière fois en 2002, quand il avait accepté de se laisser porter candidat pour la succession de Ruth Dreifuss au Conseil fédéral, tout en sachant pertinemment que ses chances d'être élu étaient quasiment nulles. A ce moment déjà, il s'était exprimé pour un «oui, mais…» à la concordance. Ce qui devrait rendre sa position au sein du Conseil d'Etat zurichois encore plus inconfortable. Christian Huber, membre loyal du collège, quitte précisément le gouvernement parce qu'il n'a plus supporté le grand écart entre son parti et ses fonctions. Toni Bortoluzzi arrive à un moment délicat. Dans une ambiance de forte polarisation au sein de la population, il devrait prendre en route le plan d'austérité zurichois. Bien qu'il soit l'un des plus sévères jamais décidé dans un canton, il est violemment combattu par l'UDC, qui estime qu'il ne va pas assez loin, et qui s'oppose à la hausse modérée des impôts prévue pour 2006.

Toni Bortoluzzi semble ne pas s'en inquiéter et déclare avoir l'habitude d'encaisser. «Je ne crois pas que je vais avoir les mêmes problèmes avec le parti que Christian Huber. Je suis le type classique UDC. Et en tant que petit entrepreneur, j'ai l'habitude de n'avoir jamais raison. Huber, en tant que juge, avait toujours raison», a-t-il déclaré au Tages Anzeiger.