Politique

Toni Brunner: «Décidons comment nous voulons régler l'immigration et négocions ensuite»

L’UDC est-elle devenue moins agressive? Le premier parti de Suisse est-il prêt à faire des concessions pour mettre en œuvre l’initiative sur l’immigration? Son président, Toni Brunner, a reçu «Le Temps» à Zurich

L'UDC a raflé onze sièges supplémentaires au Conseil national. Cela la conforte dans sa volonté d'avoir un deuxième conseiller fédéral. Toni Brunner se dit prêt au compromis pour la mise en oeuvre de l'initiative sur l'immigration. Mais ce qu'il a vu pour l'instant ne le convainc pas.

Le Temps: Y a-t-il une nouvelle UDC, moins provocatrice?  Dimanche soir, vous étiez détendu, sans triomphalisme.

Toni Brunner: Ce qui compte, ce n'est pas tant le style que le contenu politique ou les convictions. L'UDC est un parti prévisible. On sait où il va. Dimanche soir, j'étais soulagé par notre résultat. Le fait d'obtenir autant de sièges en plus m'a fait prendre conscience de nos responsabilités. Je voulais souligner que nous sommes prêts à assumer la confiance témoignée par les électeurs. 

- Déjà avant le 18 octobre, votre campagne était moins agressive: ni moutons noirs, ni ombres brandissant un couteau, ni attaques contre les «gentils naïfs»…

- Oui, ce n'était pas une campagne très mordante. Avec notre slogan «Rester libre», nous n'avions pas l'intention de faire de la provocation, mais de rendre attentif au danger que représenterait pour notre souveraineté un accord institutionnel avec l'UE. Nous voulions aussi parler des libertés individuelles. Or, les autres partis ont tout fait pour ignorer cette thématique. 

- Il reste une profonde divergence avec le PLR et le PDC sur la politique européenne. Le pacte économique signé entre les trois présidents n'en dit pas un mot.

- Je reconnais que nous ne sommes pas d'accord sur la question européenne et la libre circulation. Mais je ne peux pas accepter que l'on dise que nous sommes contre les relations bilatérales avec l'UE. Nous voulons maintenir cette voie, tout en adaptant l'accord sur la libre circulation afin de maîtriser l'immigration nous-mêmes. Cela ne concerne qu'un accord, certes contenu dans un paquet de traités. Mais nous en avons signé 200 ou 300 avec l'UE.

- Toutefois, ce paquet est ficelé. Si nous défaisons le lien, nous risquons de perdre des accords essentiels.

- On dramatise toujours tout en Suisse. En 1992, Jean-Pascal Delamuraz avait dit que la Suisse allait perdre sa prospérité et qu'il faudrait un jour aller supplier Bruxelles à genoux. Il ne s'est rien passé de tel. Nous recevons d'autres messages en provenance d'Europe. Du genre : «Si vous mettez l'initiative en oeuvre, il faudra en examiner les conséquences». Donc, décidons nous-mêmes de ce que nous voulons. Et négocions ensuite.

- L'UDC est-elle prête au compromis sur cette question?

- Tout d'abord, le Conseil fédéral devrait être fier du peuple. Ce dimanche électoral renforce sa position face à l'UE. Il peut négocier avec Bruxelles en s'appuyant sur l'exigence constitutionnelle et en montrant que la pression est forte en Suisse. Il peut dire à la Commission: «Vous voyez, nous avons le peuple derrière nous».

- Mais chacun sait bien qu'il faudra faire des concessions.

- Le Conseil fédéral a produit beaucoup de papier pour peu de choses. Il a perdu beaucoup trop de temps. Or, la solution qu'il proposera ne sera acceptable que si l'immigration marque un net fléchissement. Nous avons présenté notre plan. Si l'on met sur la table une solution qui respecte les trois impératifs de la Constitution, c'est-à-dire les plafonds, les contingents et la priorité nationale, nous serons prêts à négocier. Mais nous n'avons rien vu qui permette d'atteindre ce triple objectif.

- Pourriez-vous accepter une clause de sauvegarde?

- Nous avons toujours été prêts à en discuter. Nous avons invité l'ancien secrétaire d’État Michael Ambühl pour qu'il nous présente ses idées. Mais elles restent théoriques. La clause de sauvegarde permettrait de contingenter l'immigration quand celle-ci dépasse un certain niveau, mais pas de la réduire. Quand Philipp Müller dit que nous pouvons jouer sur le nombre d'admissions de non-européens, cela n’influence qu’une partie très limitée de l’immigration. Le grand défi, c'est celle des ressortissants des 28 Etats de l'UE.

- Comptez-vous sur d'autres pays européens, comme la Grande-Bretagne, pour renforcer la position de la Suisse?

- Le temps travaille pour nous. Nous sommes un petit pays, la pression migratoire s'y ressent davantage. Mais l'immigration intracommunautaire, l'immigration illégale et les flux de réfugiés seront les thèmes dont l'UE, qui est dépassée, devra s'occuper en priorité. Le vote promis par le premier ministre britannique sera critique. De plus en plus centralisée, l'UE n'a pas d'avenir. Un vote d'émancipation de la Grande-Bretagne pourrait être un choc salutaire. La manière dont les pays de l'Est européen ont été contraints de participer à la répartition des réfugiés est un viol politique. Schengen et Dublin ne sont que des tigres de papier.

- Niez-vous que l'exode de la population syrienne soit une crise humanitaire?

- Je ne conteste pas que ce soit une crise humanitaire, mais la question à poser est la suivante: faut-il que ces gens viennent en Europe? Et pourquoi viennent-ils? Parce que l'UE a un comportement fautif.

- Que doivent faire l'UE et la Suisse autrement?

- Quiconque est chassé par la guerre doit obtenir une protection provisoire, mais pas l'asile, car il doit repartir dans son pays à la fin de la crise. Mais ce n'est pas ce que fait Simonetta Sommaruga. En augmentant le nombre de demandes d'asile acceptées, elle fait croire aux requérants qu'ils peuvent rester ici. Or, c'est la protection provisoire qu'il faut accorder aux migrants de la crise syrienne. Et il faut mettre l'accent sur l'aide sur place.

- Mais ces personnes ne sont plus en Syrie. Elles sont en Croatie. L'aide sur place a-t-elle un sens? - Que ces personnes se trouvent en Turquie, en Croatie ou ailleurs, nous devons leur dire qu'elles n'ont pas d'avenir en Europe et qu'elles devront repartir. Or, ce n'est pas le message que délivrent les dirigeants européens, qu'il s'agisse d'Angela Merkel ou de François Hollande.

- L'attribution d'un deuxième siège à l'UDC pacifierait-elle le pays?

- Notre système politique prévoit que les principales forces composent le gouvernement. Si, une fois de plus, on nous refuse ce deuxième siège, nous devrons continuer à utiliser le droit de référendum et d'initiative. Le vote du 9 février n'est rien d'autre que la conséquence de l'exclusion de l'UDC du pouvoir, parce que la sensibilité aux problèmes liés à l'immigration de masse n’existe guère au Conseil fédéral.

- Christian Levrat dit qu'il n'y a aucune raison que le PLR et l'UDC aient la majorité au Conseil fédéral car ils ne l'ont pas au parlement.

- Ah, les fantasmes de Christian Levrat! Il fait d'étranges calculs. La concordance dit que nous avons droit à deux sièges, comme le PLR et le PS. Nous n'avons jamais contesté les deux mandats socialistes. S'il met ce modèle de répartition en échec, nous nous sentirons aussi libres de nous en écarter.

- Concrètement: v ous refuseriez la réélection d'un des deux socialistes?

- Christian Levrat joue un jeu dangereux. Il se réfère toujours à l'éviction de Christoph Blocher et à l’élection d’Eveline Widmer-Schlumpf en 2007. C'est du passé. Entre-temps, le peuple a parlé : il nous confirme dans notre position de premier parti du pays, que nous occupons depuis 1999. Si l'on nous refuse deux sièges, il n'y aura aucune raison que nous respections la répartition arithmétique. Pourquoi l'UDC devrait-elle ménager le PS si celui-ci remet cette règle en question ?

- L'Assemblée fédérale à toujours demandé au PS de présenter des candidats susceptibles d'obtenir une majorité. Pourquoi ce principe ne s'appliquerait-il pas au parti qui occupe le pôle opposé, en l'occurrence le vôtre?

- J'ai toujours jugé erroné d'exiger du PS des candidatures «acceptables». Les partis doivent avoir le courage de présenter de fortes personnalités qui incarnent le mieux leurs idées. Nous avons connu des gouvernements plus forts que celui que nous avons actuellement. S'il est faible, c'est parce qu'on recherche trop le consensus.

- Christoph Blocher dit que l'UDC serait prête à présenter des candidats plus acceptables. N'est-ce pas nouveau dans son discours?

- Je ne connais aucun candidat qui ne soit pas acceptable. Il est crucial que les différentes sensibilités s'expriment au sein du gouvernement. Les idées critiques envers l'immigration, la politique d'asile et l'UE doivent faire partie de ses réflexions.

- Que faites-vous du principe de la collégialité?

- Je suis conscient qu'il est important. Lorsque le Conseil fédéral a pris une décision, elle doit être portée par ses membres. Mais nos représentants ont le droit et le devoir de se montrer critiques dans les discussions qui précèdent les décisions tout en sachant s'adapter aux règles de la collégialité. Contrairement à ce que de nombreux commentateurs ont dit, je reste persuadé que Christoph Blocher a très bien respecté la collégialité lorsqu'il était conseiller fédéral.

- Vraiment?

- Oui, vraiment. Si vous en doutez, que dites-vous alors de ce que fait Eveline Widmer-Schlumpf? Elle a pris l'habitude de présenter ses projets dans les médias avant de les discuter au Conseil fédéral. Est-ce collégial de forcer ainsi la main de ses collègues? Mais elle est protégée, je m'en rends bien compte.

- Un conseiller fédéral UDC doit-il reprendre le dossier de l'asile?

- Si un second UDC est élu et qu'on lui attribue Justice et Police, il devra défendre la révision de la loi sur l'asile, que son parti combat par voie référendaire, devant le peuple. Je souffre encore de penser que Christoph Blocher avait dû défendre les accords de Schengen en votation alors qu'on sentait bien que ça lui faisait mal au ventre. Ce scénario n'est donc pas idéal.

- Un Latin a-t-il sa place sur le ticket que vous présenterez à l'Assemblée fédérale?

- L'hypothèse la plus vraisemblable est celle d'une double candidature. Il est bien possible que l'un des deux soit un Latin. Mais pas dans le sens où Christophe Darbellay et Christian Levrat l'entendent. Ils ne font que chercher un argument de plus pour ne pas élire un membre de notre parti. C'est un jeu ridicule. Croyez-vous qu'ils voteront pour notre candidat si nous présentons un Latin? Non, bien sûr. Nous avons présenté Jean-François Rime à plusieurs reprises. Il n'a jamais été élu.

- Et vous ? Vous dites que nous n'êtes pas candidat, mais la Weltwoche et Christoph Blocher répètent en boucle que vous seriez le prétendant idéal. Etes-vous sûr que vous n'allez-vous pas changer d'avis? 

- Oui, je ne suis définitivement pas à disposition.

- De ses onze nouveaux sièges, l'UDC n'en a conquis qu'un en territoire romand, à Fribourg. On a encore largement le sentiment que c'est un parti avant tout alémanique. Que répondez-vous à cela? - Nous sommes un parti national avec à peu près la même force en Suisse romande que le PS et le PLR. Nous n'avons que légèrement progressé, c'est vrai. Quelques sections ont probablement été trop absorbées par des affaires internes. Mais cela me réjouit de voir qu'il y a au moins une région où nous conservons un potentiel de croissance: la Suisse romande.


Le profil de Toni Brunner

Né le 23 août 1974 à Wattwil

22 octobre 1995, élu à 21 ans au Conseil national, plus jeune parlementaire

1er mars 2008, élu à la présidence de l’UDC suisse.

23 octobre 2011, l’UDC perd six sièges au Conseil national et 2 aux Etats. Il recule de 2,3% en suffrages.

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