Médias

Touche pas à ma SSR à Berne

L'entreprise de service public veut redéployer sa radio alémanique à Zurich, ce qui entraînerait la perte de 120 emplois à Berne. La capitale et les cantons romands qui l'entourent se mobilisent contre ce projet

Voilà moins de trois mois, le 4 mars dernier, la SSR poussait un grand ouf de soulagement lorsque 72% de citoyens ont rejeté l’initiative No Billag exigeant la suppression de la redevance radio-TV. Elle n’a pourtant pas retrouvé sa sérénité. Moins de trois mois plus tard, elle doit faire face à une nouvelle fronde, venue cette fois de la «région Berne capitale suisse». Celle-ci s’oppose farouchement à son projet de concentrer l’information radio, télévision et en ligne à Zurich-Oerlikon, dans le quartier industriel de Leutschenbach. Quelque 120 postes de travail pourraient ainsi être transférés de Berne à Zurich.

Même après avoir franchi l’obstacle No Billag, la SSR reste sous forte pression. Pour gagner la votation, la ministre de la Communication, Doris Leuthard, a promis de plafonner les recettes de la redevance à 1,2 milliard de francs par an. C’est dire que les sphères dirigeantes de l’entreprise, incarnées par le président, Jean-Michel Cina, et le directeur général, Gilles Marchand, n’ont pas le choix: ils doivent économiser 100 millions de francs par rapport au budget actuel.

Economies dans le parc immobilier

Pourtant, la première mesure envisagée, annoncée en avril dernier, suscite déjà une vive controverse. La SSR a décelé un potentiel d'économies important dans son parc immobilier, qu’elle a décidé de réduire. Dans l’exercice d’humilité qu’elle a promis aux citoyens, elle souhaite quitter la tour de la Giacomettistrasse à Berne, en laquelle ses détracteurs voyaient le «symbole d’arrogance de ses anciens dirigeants aux appétits mégalomaniaques». Actuellement excentrée à l’est de la capitale, la direction générale rejoindrait l’immeuble actuellement occupé par la radio alémanique à la Schwarztorstrasse, tout près de la gare. Quant à la radio, elle déménagerait à Zurich, à l’exception de 30 à 40 collaborateurs s’occupant du journal régional et de l’actualité fédérale.

Pour les défenseurs de la «région Berne capitale suisse», c’est une «erreur fatale», selon les termes employés par le président sortant du gouvernement bernois Bernhard Pulver. Un crime de «lèse-fédéralisme» en quelque sorte. «Si les Suisses ont plébiscité la SSR en mars, c’est parce qu’elle assumait une bonne couverture de toutes les régions de Suisse, loin de toute centralisation», s’est exclamé le conseiller aux Etats fribourgeois Beat Vonlanthen. Dès lors, la SSR fait fausse route. «Elle abandonne son slogan «idée suisse» pour le remplacer par «idée Leutschenbach». C’est impensable», s’est irrité le conseiller d’Etat bernois Christoph Ammann. Berne est la capitale politique de la Suisse. «Plutôt que d’affaiblir son site bernois, la SSR devrait au contraire le renforcer», a-t-il poursuivi en réclamant qu’elle y développe ses activités de recherche.

«Rien ne changera dans la qualité»

Ce n’est donc pas seulement Berne et son maire, Alec von Graffenried, craignant de perdre 120 emplois, qui mènent la fronde, mais aussi les cantons romands voisins. Même le conseiller d’Etat valaisan Christophe Darbellay est venu étoffer les rangs des opposants. L’ex-président du PDC, qui a étudié cinq ans à l’EPFZ, a précisé qu’il n’avait rien contre Zurich, mais qu’il s’est toujours battu pour le respect du fédéralisme et des régions périphériques. Il a rappelé le combat homérique qu’il avait dû livrer avec son homologue du PS Christian Levrat pour que la TV alémanique daigne quitter son fief de Leutschenbach pour venir commenter les résultats des votations fédérales depuis ses studios du Palais à Berne.

A la SSR, on essaie visiblement de calmer le jeu. «Comme nous devons réduire les coûts de 100 millions, nous étudions toutes les possibilités qui permettraient d’améliorer notre efficience, cela dans toutes nos activités et dans toutes les régions», déclare son porte-parole Edi Estermann. Logiquement, l’entreprise de service public a d’abord cherché des économies dans l’immobilier – elle pourrait épargner 3 millions à Berne – plutôt que dans le contenu des programmes. Elle assure qu’elle ne deviendra jamais «radio Leutschenbach», comme l’appellent déjà ironiquement les Bernois. «Rien ne changera dans la qualité, ni dans l’ancrage régional de nos programmes. Il est même prévu que nous renforcions notre réseau de correspondants dans le pays», annonce encore Edi Estermann.

A Zurich, c’est le directeur des programmes alémaniques, Ruedi Matter, qui pilote ce dossier d’une haute sensibilité politique. Comme il est proche de la retraite, certains tablent sur ce départ pour abandonner définitivement ce projet, sur lequel le Conseil d’administration de la SSR se penchera en juin prochain. Mais les politiciens devront aussi assumer un discours cohérent: ce sont eux qui ont réclamé de «vraies réformes» à la SSR avant la votation sur No Billag. Or, celles-ci auront forcément un prix.

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