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Le tour du minaret en dix questions

La droite conservatrice voit dans les minarets le symbole de l’islam conquérant en Suisse. Faut-il pour autant interdire la tour qui signale la présence d’une mosquée? Ce qu’il est utile de savoir sur les minarets avant de voter

L’initiative populaire «contre la construction de minarets» a déclenché une vive controverse à cause des affiches que le comité a préparées pour promouvoir sa proposition. Mais cela a occulté le débat de fond sur le sens et l’utilité des minarets pour les communautés musulmanes. Le tour du problème en dix questions, à la veille de la publication, ce soir, du premier sondage GfS-SSR.

A quoi sert un minaret?

Un minaret est une tour élevée qui fait partie de l’architecture d’une mosquée. Son but est d’indiquer l’emplacement de celle-ci et d’offrir au muezzin un point élevé duquel il peut appeler les musulmans à la prière jusqu’à cinq fois par jour. Aujourd’hui, toutefois, l’appel se fait plutôt par haut-parleur afin de couvrir les bruits de circulation qui ont envahi les villes les plus peuplées du monde musulman.

Une mosquée est-elle obligatoirement f lanquée d’un minaret?

Non. Comme le relève la Fédération des Eglises protestantes de Suisse (FEPS) dans un rapport fouillé préparé en vue de la votation du 29 novembre, les minarets, «pas plus que les clochers dans la Bible, ne sont évoqués dans les saintes Ecritures de l’islam». Les premiers ont été construits en Syrie au début du VIIIe siècle. Des milliers de mosquées ne sont pas flanquées d’un tel appendice.

Avant de désigner un bâtiment comparable à un temple ou à une église, une mosquée désignait un simple lieu de prière. Aujourd’hui, ces constructions sont davantage que l’endroit où se déroulent les cinq recueillements quotidiens et la prière du vendredi, tous conduits par un imam devant des fidèles séparés par sexes. Elles servent de lieu de repos ou de rencontre, d’école coranique, de salle d’enseignement de l’arabe, d’université, de bibliothèque, de forum politique, de lieu d’affaires.

Combien y a-t-il de minarets en Suisse?

A ce jour, il y en a quatre. Ils se trouvent à Zurich (depuis 1963), au Petit-Saconnex (1978), à Winterthour (2005) et à Wangen bei Olten (2009). Deux autres projets sont en suspens à Wil (SG) et à Langenthal (BE). Les autorités de cette dernière localité ont donné leur feu vert, mais un recours a été déposé.

Les lieux de prière et centres culturels islamiques sont estimés entre 130 et 160 par l’expert en questions religieuses lucernois Andreas Tunger-Zanetti. Souvent situés dans des bâtiments industriels, des commerces recyclés ou des appartements, ces espaces seraient gérés par 50 à 100 associations familiales musulmanes.

Qui fixe la hauteur d’un minaret?

Comme tout bâtiment, l’édification d’un minaret est soumise au droit de la construction, qui est réparti entre les différents niveaux de l’Etat. La Confédération intervient par le biais de la loi sur l’aménagement du territoire, mais celle-ci laisse de larges compétences aux cantons et aux communes en matière d’urbanisme et de dimensions.

Les minarets suisses sont de taille plutôt modeste: ils mesurent respectivement 4 mètres (Winterthour), 6 mètres (Wangen bei Olten), 18 mètres (Zurich) et 22 mètres (Genève). En comparaison, la Koutoubia de Marrakech culmine à 77 mètres alors que la tour de la mosquée Hassan-II de Casablanca domine la ville portuaire marocaine d’une hauteur de 200 mètres.

D’où est partie l’initiative populaire?

L’initiative trouve son origine dans la Haute-Argovie, région du Plateau située aux confins des cantons de Berne, de Soleure et d’Argovie. En 2006, les projets de Wangen bei Olten et de Langenthal ainsi que la demande d’aménagement d’un centre islamique sur le site de Berne-Wankdorf ont déclenché une vague de protestations dans les milieux nationalistes conservateurs.

C’est dans ce contexte que s’est constitué le Comité d’Egerkingen, composé de plusieurs membres de l’UDC, dont le jeune député de Langenthal Patrick Freudiger et le conseiller national Walter Wobmann (UDC/SO), et de l’Union démocratique fédérale. Ils ont été rejoints par plusieurs élus fédéraux d’autres régions, comme Ulrich Schlüer et Oskar Freysinger. L’initiative populaire a été lancée en mai 2007 et déposée en juillet 2008, munie de 113 540 signatures validées.

Les minarets sont-ils interdits dans les pays européens?

Selon la NZZ am Sonntag, aucun des pays voisins de la Suisse n’a prohibé la construction de minarets. Ceux-ci y sont considérés comme des lieux de prière et non des symboles du pouvoir islamique. L’appel à la prière est autorisé à Vienne et dans quelques villes allemandes.

Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problème. Ainsi, à Rheinfelden (Bade-Wurtemberg), la communauté turque avait obtenu l’autorisation de faire appeler les fidèles à la prière du vendredi par un muezzin juché sur le minaret de sa mosquée, située à 600 mètres du Rhin et de la frontière suisse. Elle a voulu le remplacer par un enregistrement diffusé dans la ville par haut-parleur. Les autorités locales ont fait démonter cette installation jugée trop bruyante, a rapporté le Tages-Anzeiger. Un peu partout en Europe, des projets de minarets et/ou de mosquées font l’objet de contestations populaires. C’est par exemple le cas à Manchester, à Cologne ou au Danemark.

Y a-t-il forcément un muezzin dans un minaret?

Ceux qui rentrent de vacances passées à Marrakech ou d’un voyage d’affaires en Arabie saoudite gardent un souvenir ému ou énervé – c’est selon – du namaz de 5 heures du matin, premier appel de la journée lancé par le muezzin à l’aide de haut-parleurs. Cela risque-t-il de se passer ainsi en Suisse? C’est ce que craignent les partisans de l’initiative, qui font référence au cas de Rheinfelden. «Il y a un lien direct entre le minaret, le muezzin et la charia. ­Notre crainte est donc grande que le muezzin suive le minaret», dit Walter Wobmann, président du Comité d’Egerkingen.

Aucun des quatre minarets construits en Suisse n’abrite de muezzin. Et les communautés qui ont fait bâtir ou projettent de bâtir de tels édifices assurent que telle n’est pas leur intention. L’appel à la prière recourt à d’autres moyens de communication, tels que la radio ou le SMS.

En Suisse, «les dispositions relatives aux nuisances sonores permettent d’interdire tout ce qui pourrait générer du bruit (haut-parleurs ou appels à la prière, par exemple)», assure le Conseil fédéral. La FEPS juge ces garanties suffisantes pour qualifier d’«extrêmement mince» le risque qu’une communauté soit autorisée à appeler les fidèles par un muezzin ou par haut-parleur.

Le minaret est-il un symbole du pouvoir islamique?

La langue arabe utilise trois expressions pour désigner cette construction: «manâra», qui indique un phare pourvu (ou non) d’un feu allumé et qui a servi de racine au mot utilisé dans les langues occidentales; «sawma’a», signifiant une cellule d’ermites; et «ma’dhana», caractérisant un lieu d’où est lancé l’appel à la prière. Aucune de ces trois expressions ne comporte de signe d’agressivité ou de prise de pouvoir.

Pour les partisans de l’initiative, le doute n’est pourtant pas permis: «Le minaret n’a aucun ­caractère religieux. C’est un symbole de pouvoir politico-religieux», martèle Walter Wobmann. Les adversaires des minarets citent volontiers le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, qui déclarait en 1997 que «les mosquées sont nos casernes, les minarets nos baïonnettes, les coupoles nos casques et les croyants nos soldats».

Sans toutefois aller aussi loin, les adversaires de l’initiative ne leur donnent pas complètement tort. «Une tour, que ce soit un clocher ou un minaret, est autant un symbole religieux qu’une manifestation de puissance», relevait mardi le conseiller national Jacques Neirynck (PDC/VD). Il appelle néanmoins au rejet de l’initiative, car l’interdiction des minarets ne contribuera pas à intégrer les musulmans mais plutôt «à leur faire sentir qui est le maître en Suisse, à les humilier, les provoquer, les exciter».

Combien y a-t-il de musulmans en Suisse?

Le recensement de l’an 2000, indiquait la présence de 310 000 musulmans (4,3% de la population) en Suisse, soit cinq fois plus qu’en 1980 et vingt fois plus qu’en 1970. Les estimations les plus récentes font état d’une population forte d’environ 350 000 à 400 000 musulmans, dont quelque 50 000 détiennent un passeport rouge à croix blanche. Environ la moitié est âgée de moins de 25 ans.

La grande majorité des musulmans établis en Suisse se prévalent d’un «islam modéré» et reconnaissent la séparation entre l’Etat et la religion. Entre 8 et 14% sont considérés comme des musulmans pratiquants qui s’en tiennent strictement aux prescriptions du Coran.

D’où proviennent-ils?

Les premiers musulmans venus s’installer en Suisse dans les années 60 étaient surtout des travailleurs de Turquie. On trouvait aussi, plus marginalement, des ressortissants d’autres pays du bassin méditerranéen (Liban, Maghreb). Puis les ressortissants des Balkans leur ont succédé, par vagues, dans les années 90, celles des guerres qui ont accompagné l’implosion de la Yougolsavie. La Bosnie, le Kosovo, la Macédoine, la Croatie ou encore l’Albanie, d’où cette population arrive, sont des régions caractérisées par une tradition de pluralisme religieux ainsi qu’une conception marquée de la laïcité, y compris pour l’islam. Ce groupe de musulmans est désormais dominant en Suisse (57%, voir le graphique ci-dessus). L’arrivée récente de musulmans en provenance d’Afrique noire a frappé les esprits, même si ce groupe ne compose que 2% du total des musulmans en Suisse.

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