Ils sont les «compères de la tour»: Théo Geiser, maître professionnel, Antoine Bernasconi et Henri Simon, entrepreneurs et coprésidents de la Halle des maçons de Moutier. Bâtisseurs d'une cathédrale du XXIe siècle, la Tour spiroïdale de Moron, haute de 30 mètres – «29,97 mètres», corrige Henri Simon qui aime la précision.

Un projet considéré comme utopique à son origine, qu'ils ont mené à bien. Pas seuls, s'appuyant sur Mario Botta. Et ,surtout, ils ont confié l'exécution de l'ouvrage à 600 apprentis maçons romands. «Et ce n'est pas évident, avec des jeunes qui n'ont que douze à dix-huit mois de formation derrière eux», relève Théo Geiser, pour situer l'ampleur de l'œuvre. «Etre maçon, c'est beaucoup plus difficile que ce qu'on croit», enchaîne-t-il, les yeux pétillants. «Le résultat est remarquable, d'une rare qualité», observe Antoine Bernasconi. Les «compères de la tour», reconnus comme tels dans le milieu professionnel, peuvent être fiers.

Le projet est né dans la tête du passionné Théo Geiser: «Nous ne formions plus assez de maçons, et nos apprentis ne savaient plus tailler la pierre», constatait-il à l'époque. Lorsque les Chambres fédérales votent en 1996 un crédit de 65 millions pour promouvoir l'apprentissage, il se dit qu'il a un bon coup à jouer. Avec ses complices Antoine Bernasconi et Henri Simon, il imagine la construction d'une tour cylindrique en pierre sur l'une des crêtes les plus élevées du Jura, le Moron, à 1336 mètres d'altitude, sur la commune de Malleray, entre Moutier et Bellelay, tout près de la frontière entre le Jura et le Jura bernois. «C'est l'un des rares endroits qui offrent un panorama à 360 degrés», justifie Antoine Bernasconi. «Habituellement, des hauteurs jurassiennes, on regarde vers le sud et les Alpes, renchérit Théo Geiser. A Moron, on dispose d'un panorama complet: les Vosges, le Ballon d'Alsace et la Forêt-Noire au nord et à l'est, les Alpes au sud, le massif jurassien à l'ouest. C'est une fenêtre sur l'Europe.»

On est en 1998, le projet prend forme. Les initiateurs ont alors l'idée de génie de s'approcher de Mario Botta, grâce à un intermédiaire tessinois. L'architecte se prend au jeu et dessine la tour. Gracieusement. «Il nous fallait une référence dans le savoir-faire de la pierre», précise Antoine Bernasconi. «La patte de Botta nous a ouvert des portes», reprend Henri Simon. Les 3 millions que coûte le projet trouvent un financement et l'investissement est à présent couvert à 85%.

En été 2000, la construction peut démarrer, sur un socle en béton arrimé dans la roche, capable de résister à des vents de 200 km/h et à des secousses sismiques de 5 sur l'échelle de Richter. Durant quatre étés, des équipes de 12 à 16 apprentis maçons venus de tous les cantons romands se succèdent sur le site, avec leurs enseignants. Chaque groupe y passe deux semaines, taillant la pierre, réalisant la maçonnerie du noyau central d'un diamètre de 5,5 mètres, posant patiemment les 209 marches de l'escalier hélicoïdal qui conduit au sommet de la tour.

Au total, 601 apprentis se targuent désormais d'être «de ceux de la tour», une référence dans les Halles des maçons de Genève ou de Sion. «Ces jeunes ont appris à dompter la pierre, constate Henri Simon. Ils ont aussi appris le travail en équipe, la discipline indispensable, la sécurité sur un chantier, la vie en communauté. Au boulot et en dehors. Une véritable école de vie.» Durant deux semaines, les apprentis vivent à 1330 mètres, loin de tout, mangeant et dormant à cinq minutes de la tour, au chalet du ski-club Perrefitte, dont le président est Théo Geiser.

Un maître professionnel qui ne se contente pas d'être un bâtisseur, mais qui joue les boute-en-train lors des torrées. Son Chant du Moron résonne partout en Suisse romande, repris par tous les apprentis maçons. «Des jeunes remarquables, dit-il. Qui ont apprécié l'expérience de Moron. Nous n'avons dû nous séparer que de trois des 600 participants.» «Ce sont désormais de bons compagnons, ajoute Antoine Bernasconi. Capables de travailler seuls et d'exprimer un esprit de solidarité.» «Avec pour référence, une participation à l'œuvre de Botta, complète Henri Simon. Certains l'ont même côtoyé à Moron.»

Désormais, le Jura bernois peut avoir la tête dans les étoiles, au faîte de la Tour de Moron, qui sera inaugurée le 9 juillet par Joseph Deiss. Promue partout dans le monde par Mario Botta, la tour deviendra rapidement un site touristique couru. Son illumination est à l'étude, en utilisant l'énergie éolienne soit photovoltaïque. «Nous voulons continuer d'en faire un lieu de formation, confie encore Antoine Bernasconi. Nous avons investi d'importants moyens pour réaliser des panneaux didactiques présentant la géographie, la géologie, la paléontologie, la faune et la flore de la région.» L'accès y sera libre, «peut-être mettrons-nous une tirelire à la sortie», disent les initiateurs comblés, gratifiés lundi du Prix 2004 de l'Assemblée interjurassienne.