Urbanisme

La Tour de Rive à Genève, reflet de la modernité d’après-guerre

Anomalie dans le sanctuaire de la Vieille-Ville, l’édifice sera protégé. L’architecte Marc-Joseph Saugey est considéré comme l’un des plus brillants de son époque

La Tour de Rive, reflet de la modernité d’après-guerre

Genève Anomalie dans le sanctuaire de la Vieille-Ville, l’édifice sera protégé

L’architecte Marc-Joseph Saugey est considéré comme l’un des plus brillants de son époque

Un regard profane posé sur cette vieille dame atypique à l’allure fanée laisserait penser qu’elle était née dans les années 60. Aux côtés des Citroën DS et des Polaroid. A presque 80 ans, cette vigie nichée au cœur du périmètre si protégé de la Vieille-Ville genevoise sait encore nous jouer des tours. Fruit de l’Atelier d’architectes regroupant Louis Vincent, René Schwertz, Marc-Joseph Saugey et Henri Lesemann (VSSL), la Tour de Rive peut espérer aujourd’hui retrouver un peu de son allure de 1938, cette dernière devant être inscrite à l’inventaire cantonal dès cet été.

Une reconnaissance tardive pour un bâtiment, certes, qui n’est pas la plus grande réussite de l’architecte genevois Marc-Joseph Saugey (d’ailleurs, la Tour de Rive n’est pas signée de son nom), mais qui prédit l’émergence de l’un des concepteurs les plus brillants de son époque. Celui-là même qui réalisera des années plus tard l’Hôtel du Rhône, les cinémas Plaza et Le Paris (ensuite Manhattan, aujourd’hui Auditorium de la Fondation Arditi) ou encore la résidence de Miremont-le-Crêt à Champel et l’immeuble administratif de la Nationale Suisse qui jouxte la rade sur le quai Gustave-Ador.

Retour au 17 juillet 1937 où Marc-Joseph Saugey – pour le compte du bureau VSSL – fait valoir son intérêt pour la dernière parcelle appartenant à la Ville de Genève dans le quartier des Tranchées. En période de marasme économique et politique, l’architecte de 26 ans fait preuve d’une certaine perspicacité en convainquant les autorités municipales de lui céder ce «carré blanc» engoncé entre deux façades aveugles. Pour financer ce projet, le jeune homme fait appel à des fonds de compagnies d’assurance, de privés et de membres d’organisations internationales, «allant même jusqu’à tenter d’introduire des groupes financiers anglais»  1 . Marc-Joseph Saugey présente quatre variantes dont plusieurs caressent les 16 étages, considérablement en dehors du gabarit légal.

L’exhaustivité des études du Genevois, poussée à l’extrême, et leur multiplication finissent par convaincre le Département des travaux publics (DTP) de délivrer une dérogation. Ce qu’il fera en 1936, suscitant quelques mois plus tard les critiques acerbes de la Société d’art public: «Ce qui nous a frappés en voyant ces projets, c’est la pauvreté de l’architecture, et surtout la discordance complète avec les immeubles voisins.» Reproches vains puisqu’un autre architecte de renom, Maurice Braillard 2, désormais conseiller d’Etat socialiste chargé du DTP, promulgue la dérogation à la loi sur les constructions et installations diverses (LCI) de 1929. Les mauvaises langues qualifieront alors l’immeuble de «nouvelle tour Braillard». Cette dernière ne comptera que dix étages.

«Le tour de force de Saugey a été d’inscrire l’édifice dans un périmètre protégé, commente aujourd’hui Philippe Meier, architecte et auteur de la seule monographie 3 du Genevois. Mais il est vrai qu’architecturalement, la Tour de Rive est de qualité inférieure à ce que l’architecte a pu réaliser plus tard.» Sa construction n’est pas à l’avant-garde des techniques constructives de l’époque, en comparaison de l’immeuble Clarté (1931-1932) de Le Corbusier et Pierre Jeanneret, dont la structure métallique a été montée à la soudure à l’arc électrique sans boulons ni rivets.

Pour la défense de Saugey, la conjoncture a exclu l’utilisation d’une structure métallique trop coûteuse, remplacée par du béton armé, aujourd’hui source de nuisances. «Les fers, mal protégés, rouillent désormais et causent l’explosion du béton, analyse Sabine Nemec-Piguet, conservatrice cantonale des monuments. Si la Tour de Rive est structurellement en bon état, les façades sont dégradées, le bâtiment est très mal isolé et les bétons doivent être entretenus.»

La qualité relative de l’écriture architecturale de la Tour de Rive conduit l’Office du patrimoine et des sites vers une inscription à l’inventaire de l’édifice plutôt que vers son classement (seul l’immeuble Miremont-le-Crêt l’obtient en 2001). Moins contraignante, la mesure ne permet pas à l’Etat d’ordonner des travaux à la place du propriétaire, comme pour les bâtiments classés. «Une inscription est souvent perçue comme une contrainte économique, reconnaît Sabine Nemec-Piguet, puisque les éventuelles subventions auxquelles peut prétendre un propriétaire ne peuvent dépasser 20% du montant des travaux.»

Reste que l’inscription à l’inventaire de la Tour de Rive est méritée. «C’est un objet exceptionnel et singulier dans le contexte de la Vieille-Ville. C’est aussi un bâtiment qui dit quelque chose de l’histoire de Genève et annonce les mutations de la société, qui connaîtra une très forte croissance urbaine, à l’échelle européenne.»

La relance d’après-guerre, période faste pour l’architecture à Genève, coïncide avec la naissance d’une carrière en solo pour Marc-Joseph Saugey. En 1946, à 38 ans, il quitte l’Atelier d’architectes pour développer, seul, ses projets. Il installe son atelier aux huitième et neuvième étages de la Tour de Rive, occupant à titre privé le dernier niveau. Le Collongeois – talentueux promoteur et très à l’aise avec les montages financiers – ne cesse de chercher des pistes d’économies dans ses réalisations. Il faut construire vite et réduire les coûts. Une démarche que l’on peut déjà entrapercevoir lors de la construction de la Tour de Rive, avec la mise en place d’éléments préfabriqués pour les escaliers et les façades ou encore avec l’allégement des dalles par des nervures.

«C’est un architecte de type rationnel dans la veine du Bauhaus et de Le Corbusier», assure Philippe Meier. Si aux yeux de la conservatrice Sabine Nemec-Piguet, Saugey était soucieux d’offrir «la modernité» à tous par un confort et des loyers peu onéreux, Philippe Meier nuance et reste convaincu que l’architecte genevois a mis son immense talent au profit de la rentabilité économique plutôt qu’au service d’une vision sociale engagée et idéaliste. Quel que soit le but, Marc-Joseph Saugey a su mettre du côté de la qualité architecturale les contraintes économiques, ce qui lui a valu d’être qualifié de «l’un des plus brillants hommes de son temps, de renommée nationale si ce n’est internationale», conclut Philippe Meier.

1. Benoît Dubesset, «Tour de Rive», Faces, No 21, Genève, 1991, pp. 24-28.

2. Ursula Paravicini et Pascal Amphoux, «Maurice Braillard, pionnier suisse de l’architecture moderne», Fondation Braillard Architectes, Genève, 1993. Elena Cogato Lanza, «Maurice Braillard et ses urbanistes», Editions Slatkine, Genève, 2003.

3. Philippe Meier, «Marc-Joseph Saugey, architecte», Architectes du XXe siècle à Genève, vol. 4, FAS section Genève, 2012.

«C’est un bâtiment qui dit quelque chose de l’histoire de Genève et annonce les mutations de la société»

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