Les tours excitent l'imaginaire urbain suisse. En ces temps de densification, de lutte contre le mitage du territoire, elles jouissent d'un retour de flamme sans commune mesure, observe Bruno Marchand, directeur de l'Institut d'architecture et de la ville à l'EPFL. Pour le géographe Alessandro Dozio, auteur d'une thèse de doctorat consacrée à l'habitation occidentale, l'agglomération lausannoise pourrait absorber 7 millions d'habitants, au lieu des 300000 actuels, si elle était bâtie comme New York. C'est dire si la verticalité fait rêver.

En même temps, les tours doivent vaincre les craintes que notre pays nourrit à leur égard. Quelques réalisations controversées, à l'image de la Tour d'Ivoire ou de l'Eurotel qui font toujours jaser Montreux, n'ont pas redoré leur blason.

Bref, si elles incarnent le prestige de la puissance économique des «cities» et la compétition planétaire entre métropoles, elles souffrent également, selon le professeur, d'une réputation de barres à logements empilées à la périphérie des villes où incivilités et problèmes sociaux prolifèrent. En réalité, c'est l'usage monomaniaque - tout bureaux ou tout appartements - au lieu de la mixité invoquée de nos jours qui les transforme en ghetto à mille lieues du métissage urbain espéré, note Bruno Marchand. Sans parler du reproche, vrai autrefois, mais intenable aujourd'hui, insiste-t-il, d'être des gouffres énergétiques.

Des gratte-ciel genevois

Contestés ou adulés, les projets de tours fusent en Suisse. Celui destiné à revitaliser le site de Beaulieu dans la capitale vaudoise n'est que le dernier en date. Il renvoie à l'histoire de la Tour Bel-Air (1931), de la Tour Edipresse (1964), ou encore à d'autres immeubles élancés consacrés au logement dressés en ville pendant les années 70.

Les gratte-ciel promettent également un avenir américain au quartier de la Praille-Acacias-Vernets à Genève. Neuf bâtiments, certains jusqu'à 175 mètres, pourraient frôler les nuages. Encore faudra-t-il déjouer toutes les embûches politiques et légales, et trouver des promoteurs assez solides pour investir des centaines de millions de francs. Pressé par la pénurie de locaux, par un territoire étriqué, on renoue là aussi avec le passé. Comment oublier les tours de Lancy, dessinées par Jean-Marc Lamunière et construites au début des années 60?

Emportées par le mouvement, d'autres villes romandes se livrent aux vertiges des hauteurs. Neuchâtel avec la Tour de l'Office fédéral de la statistique, près de la gare CFF. Fribourg sera bientôt nantie d'un obus de 65 mètres, pétri «de lofts exclusifs».

Zurich contre Bâle

A Zurich, la Prime Tower veut battre tous les records dans l'ancien quartier industriel de l'ouest de la ville. Pour 260 millions, elle devrait se dresser à 126 mètres en 2011. Deux mille employés se percheront sur les plus hauts bureaux de Suisse. La Prime Tower surclassera ainsi la Messeturm de Bâle, édifiée en 2003. Elle a coûté 170 millions et culmine à 105 mètres. Même si Roche fantasme désormais d'une fusée lancée à 163 mètres dans les airs, signée Herzog et de Meuron.

Les gratte-ciel s'attaquent même à la montagne. Surtout dans les Grisons, à Davos par exemple, mais aussi en Valais où les trois tours d'Aminona, près de Montana, dominent depuis plus de trente ans la vallée du Rhône. En attendant, peut-être, les nouvelles tours du projet Mirax, imaginées par un milliardaire russe.